lundi 27 avril 2015

Le facteur Moix : la lettre est le néant


(Je ne devais reprendre ce blog que le 4 mai, mais je me vois dans l'obligation de faire une exception pour le livre de Yann Moix qui sort mercredi chez Grasset. Vous allez comprendre pourquoi…)

Dans son dernier livre, Yann Moix s’est retrouvé au pied d’un sacré Everest littéraire : comment ne rien dire, mais en faisant du bruit. Sur la quatrième de couverture, une seule indication le concernant, comme s’il fallait (le) rassurer : « Yann Moix est écrivain. » Encore heureux, a-t-on envie de dire, vu qu’on a son livre entre les mains. Mais passons. Ce «roman » a pour titre Une simple lettre d’amour, mais on comprend assez vite que cette modestie affichée ne s’épanchera pas dans les pages de l’ouvrage.

Moix, qui croit que la meilleure défense (de son texte) est l’attaque (de sa personne), a inventé un personnage de vingt-sept ans (donc pas lui) qui lui ressemble fortement (donc lui), un quidam odieux qui se traîne lui-même dans la fange du mépris pour nous éviter d’avoir à le faire. C’est le syndrome de Cyrano : se moquer de soi pour éclipser les critiques à venir. Un peu éculé comme procédé, mais il est vrai que c’est un livre où ça écule profond à chaque page. Visitons donc ce monument qu’est Une simple lettre d’amour.

Un homme a été quitté par une femme. Cet homme écrit à la femme qui l’a quitté pour lui dire… pour lui dire… euh… oh, des tas de choses, tout ce qui lui passe par la tête et la queue, depuis les rêves du coq jusqu’aux braiements de l’âne. Face à l’indigence de ce propos filandreux, Moix a eu une idée botoxique : injectons du style. Le banal, le fluet, l’ordinaire ? Dzim! Une giclée de style et hop, ça en jette ! Mais c’est quoi exactement, le style-Moix ? On peut distinguer quatre ressorts dans son écriture-zébulon :

1/ Le style-Moix est assertif. Il est bon d’assener, que ce soit des vérités, des lapalissades,  ou des âneries. L’aplomb pallie à merveille le pertinent. En plus, ça permet d’utiliser un verbe rare, comme le verbe « être ». Donc, d’entrée de jeu, Moix définit à tire-larigot :

« L’événement est toujours victorieux du monde. » (La philo pour les nuls…)
« L’amour, c’est de l’infini qui se rétracte. » (Quasi quantique, ça…)
« L’amour est la seule chose qui vaille de naître. » (Ce que disait bien mieux Delly…)
« La solitude c’est être soustrait à la compagnie d’un seul. » (Elémentaire, voire primaire.)
« Tout est toujours compliqué, alambiqué, dans les sentiments. » (Musso, sors de ce corps !)
« L’amour est plus méchant que la guerre, puisque la guerre consiste à faire du mal à ceux que l’on n’aime pas. » (C’est vrai que la guerre c’est méchant, et qu’il y a pire.)
« Le temps est la douane des comédiennes. » (Ça doit être une contrepètrerie…)
« Le mariage est un nid d’hypocrites. » (Œuf course.)
« Le sexe est chronophage. » (Penser à établir une liste des activités qui ne sont pas chronophages…)
« L’amour est une fabrique de lendemain. » (Cupidon, syndique-toi !)

On reste pantois devant la rutilante vacuité de ces assertions, cette façon de persiller d’aphorismes un texte par ailleurs indigeste qui s’époumone à cioraniser tout en s’efforçant de proustifier par à-coups. Mais l’auteur a pris soin de disqualifier lui-même l’emphase niaiseuse de ses envolées pintadines, puisqu’il déclare quinze pages avant la fin : « c’est ce genre de phrases définitives et définitivement creuses qu’il faudra que je veille à éviter dans mes livres. » Veiller à éviter : vœu pieu qu’on veillera à ne pas prendre au sérieux. Si j’étais Moix, tant qu’à faire, j’éviterais même de veiller. J’irais me coucher de bonne heure.

2/ Le style-Moix se veut raffiné mais trash. Profond mais truculent. Hélas, il peine à être autre chose que fat et incongru. Quand les eaux manquent de profondeur, il convient de les troubler, n’est-ce pas, en plus ça tombe bien, ce texte a de la vase à revendre. Cette « lettre d’amour » s’annonçait « simple » ? Qu’à cela ne tienne ! On va engraisser les images, saturer les comparaisons, et tant pis si ça provoque des hoquets de rire nerveux chez le lecteur. Ici, on n’est pas « enfermé dans une vie de couple », on est « forclos dans une secte bicéphale » (p.18), ce qui en jette un max.  Doit-on chanter l’exaltation ? Dans ce cas, attention, car « l’élan ne permet pas le parpaing » (p.23). Certes, et le caribou interdit la brique, je suppose. Le bonheur est-il fragile ? Pis que ça : il « ne cesse pas de ne jamais arriver » (p.25), ce qui doit vouloir dire qu’il se fait prier ou un truc dans ce genre. Chercher l’aimée dans la rue ? Allons donc ! Il vaut mieux « humer l’éventualité de [sa] présence » (p. 36). Les larmes ? Ce sont, tenez-vous bien, les « poèmes du corps » (p.57) – là, respect, d’autant plus que les poèmes auraient tout intérêt à être également les larmes de l’âme ; bon, je dis ça, je dis rien. La lettre que le narrateur écrit est à la fois « lyrique » et pleine de « franc-parler », c’est donc qu’elle ressemble à… une « nef taguée ». Une quoi ? Une « nef taguée » ? Oui. Pas une arche peinturlurée, hein. Perso, je reprendrais bien une tranche de neftagué, ça m’a l’air goûtu. Craint-on soudain de perdre de vue l’aimée ? C’est alors la panique qui monte, et qui monte « par morsures d’acide en reflux, comme une brûlure bue à l’envers ». Boire une brûlure à l’envers, voilà qui requiert une certaine souplesse. Envie de se taper une nouvelle nana ? Alors il vous faut du « coccyx impénétré » – histoire de gagner au Scrabble et de faire la nique à Mallarmé ? On ne sait pas. Doit-on se taire ? Non, il convient de se « carapater dans un silence implacable » – même Zeller ne l’a pas osée, celle-là. La baise ? C’est une « mise à mort, mais à l’envers » – euh… une… mort à mise ? Je vous ai gardé le meilleur pour la fin – souhaite-t-on se pencher sur le passé ? C’est très simple, vous allez voir :
« Par une opération rétrospective de la mémoire, j’opère une lecture téléologique, déterministe des tout premiers instants. »
Vous ne direz plus désormais « se souvenir » mais effectuer « une opération rétrospective de la mémoire ». Bienvenue à Pignouf-Land. (C’est vrai qu’une mémoire prospective, c’est plus cher.)


3/ Le style-Moix c’est aussi une tentative désespérée pour philosopher dans la semoule. Ainsi, pour alléger son tourment, le narrateur se contente de
« considérer le présent comme un passé qui eût dû avoir lieu en son temps, mais en avait été empêché ».
Là, je crois que même le petit père Heidegger sèche. Ce qui compte surtout pour Moix, c’est de refiler une patine littéraire à certaines évidences, quitte à singer la pensée proustienne :
« Les êtres que nous revoyons longtemps après que nous les avons aimés ne coïncident jamais avec l’image que leur absence a fini par imprimer dans notre imagination. »
Ça pourrait presque passer, mais très vite on retourne au pays magique de Galimatias, où paradent des énoncés aussi exotiques que celui-ci :
« Les saisons sont des ondulations pétrifiées qui se succèdent, à l’allure du chinook, pour mieux permettre à quelque chose de ne jamais bouger. »
Pauvre chinook, que n’es-tu resté dans les vallées du Missouri au lieu de t’en aller souffler dans les pages de ce pensum ! Forcément, au bout d’un moment, la phrase finit par enfler et flatuler d’abondance :
« Quand bien même je jouirais dans d’uniques entrailles, que mon imagination m’irait faire jouir plus loin. »
Ah que je suis pas sûr de comprendre. Pourtant, on sent de louables efforts pour se faire comprendre :
« J’ai contaminé à jamais ton futur où je te condamne à te rappeler que notre amour fut. »

C’est sans doute vrai, mais j’ai envie de nuancer et de dire :
« A condition d’analyser que l’absolu ne doit pas être annihilé par l’illusoire précarité de nos amours et qu’il ne faut pas cautionner l’irréalité sous des aspérités absentes et désenchantées de nos pensées iconoclastes et désoxydées par nos désirs excommuniés de la fatalité destituée, et vice et versa. »
Arf. Merci les Inconnus. Heureusement, Moix sait aussi abaisser ses fulgurances métaphysiques à notre niveau moléculaire, ce qui nous permet d’entrevoir le sens de la phrase suivante :
« S’arracher à la vie, pour entrer sous une dalle, est une chose qui ne devrait regarder que les vieillards ».
Reconnaissez que ça a quand même plus de classe que si on disait : « La mort c’est plus pour les vieux. » Parfois, le style lui aussi crève la dalle…

4/ Enfin, le style-Moix, c’est une certaine conception de la vie, de l’amour (et des raviolis, tant qu’à faire). En gros : La passion amoureuse s’émousse. L’usure s’installe. L’ennui l’emporte. La peau pèle. Mais c’est normal, pas d’inquiétude. C’est parce que le mâle est veule et lâche. C’est dit au début du livre, et du coup ça permet de se lâcher. Mais Moix a beau chanter l’amour comme s’il participait à l’Eurovision de la littérature, il n’est pas dupe : les femmes vieillissent. D’abord « nacrée », l’aimée devient vite « démise », puis « désuète ». C’est la dégringolade : « Humiliée, docile, tu ne choisiras plus tes hommes ; ce sont eux qui, comme on visite une fausse adresse, viendront te consommer sans lendemain. » Le narrateur préférerait « une femme au ralenti » – sans rides, quoi. En plus, il a de l’expérience en matière de femmes, car il a baisé tout ce qui bougeait, et même ce qui ne bougeait pas, si ça se trouve. Il s’est tapé « des petits rats et des grosses cochonnes, des négresses au sang salé, des juives enculables, des Arabes à pipes ». Eh-oh, pas de panique, hein, c’est juste de la provo, et on voit mal pourquoi Houellebecq serait le seul à broder dans la fange. Et puis c’est le narrateur qui parle, je vous le rappelle (demandez à votre mémoire de faire une opération rétrospective, que diable !), pas Moix. Non mais.
Bref, le monde est mal fait pour notre héros. Lui qui ne pense qu’à niquer – et à niquer des jeunettes, hein, pas une « masse avachie ; ronflante, vieillie par mon rassasiement », voilà qu’il ressent un cruel décalage dès qu’il consomme ses « proies » :
« Elles étaient gourmandes de cravache et de sperme, de poubelle et de frénésie, d’urine et d’hématomes et d’orgasmes. J’eusse mille fois préféré leur lire mes textes, évoquer Virgile, j’en passe. »
Oui, passe, ça vaut mieux. Laissons les gondoles à Venise et Virgile à Broch, si vous le voulez bien. D’autant que le narrateur nous avoue au final qu’il a « peur de [se] retrouver seul, harcelé par des moches ». Ah, les moches, quel calvaire pour un être à ce point épris de beauté, un être qui ne pense qu’à disserter sur Ponge, à défoncer des coccyx, et se demande comment son ex fait pour vivre « sans gros roman à bâtir ».
Comme le dit le narrateur à la page 139 : « Je ne sais pas quoi ajouter. » Pourtant, il faut conclure, et peut-être nuancer cette critique un tantinet négative. Disons donc que le « roman » de Moix n’échoue pas complètement dans ses objectifs, dans la mesure où le narrateur « aimerait qu’on réhabilite le ridicule ». C’est chose faite, il me semble, même si on est au-delà de la réhabilitation, et qu’il convient dans le cas présent d’employer le terme de consécration. Certains franchissent le mur du son, d’autres inventent le fil à couper le beurre. Yann Moix, lui, pénètre en force le coccyx tagué de la littérature chronophage. Vous en doutiez ? Pourtant, c’est écrit vert sur jaune au dos du livre : Yann Moix est écrivain. Mais bon, c’est pas toujours celui qui le dit qui l’est.

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Yann Moix, Une simple lettre d’amour, éd. Grasset, 143 pages, 12,90 € – en vente dans toutes les boutiques de farces et attrapes.



vendredi 24 avril 2015

La traversée des épreuves

Les épreuves de mon nouveau livre sont arrivées. Se lire  / se relire
écrire / réécrire
mais sans rage
sans regret
à la bonne distance
à mi chemin du lecteur qu'on redevient
et de l'auteur qu'on n'a plus besoin d'être
à la fois juge et témoin
point et cercle
corriger
puis
laisser
laisser partir…



… et pour faciliter ce "laisser partir", le mieux bien sûr consiste à s'égarer déjà dans un autre projet, à s'enfoncer dans d'autres eaux afin que le livre fini s'autorise à devenir île, où d'autres viendront s'échouer,

se relire, donc, depuis le livre prochain, le livre en cours, comme sur le pont d'un bateau on voit passer un bois flotté qui semble reculer alors même que c'est nous qui avançons

se relire, puis signer
le bon à tirer
— bon à s'éloigner

jeudi 23 avril 2015

Vienne TrashPics



(Dans le Pavillon des Papillons, il y a des papillons. Ils applaudissent en silence des ailes et parfois se posent sur un coin de feuille, histoire de siffler une once de rosée, ou enfoncent leur fin proboscide dans un bout de fruit laissé à leur intention. Il fait plus de trente degrés dans la serre. L'humain y transpire pendant que le fragile et provisoire Schmetterling danse sa danse de la survie. Sur cette photo, ils sont deux, qui font la seule chose à faire par plus de trente degrés. Respect.)





(Parfois, la douche nous sidère. Et parfois cette sidération prend les traits d'un demi dieu soudain confronté à l'ondinisme du temps qui passe, goutte à goutte. Courage, statue, tout volera un jour en éclats.)





(On doit pouvoir aller plus loin dans l'allégorie, mais il y a un temps pour tout. Rien ne presse, de toute façon. Il suffit d'être du bon côté des barreaux. Chaque heure a ses plaisirs.)







(Cette précieuse figurine coûtait 150 euros, et je regrette encore ma radinerie. A la fois, qui suis-je pour croire qu'en achetant on libère?)




(Au Tiergarten, il y a des pandas qui jouent à la culbute, des crocos en forme de bûches, des blattes policées, des tortues grosses comme ta couette, des éléphants qui marchent à reculions,  mais hélas pas de girafes en ce moment. Il y a aussi l'hippo. Quand l'hippo pense, le temps passe. Ou pas.)





(Toujours au Tiergarten. Derrière une vitre, une méduse vole dans l'air bleu de l'eau, vaguement atomique, possiblement végétale. Chacun de ses mouvements réinvente la lumière en sa grâce. Minuscule, celle-ci te fait pourtant te sentir encore plus petit, plus insignifiant.)

vendredi 17 avril 2015

Est-ce ainsi que les zeugmes vivent ?

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Nous sommes vendredi, le jour du poisson, ce mammifère fort peu palmé qui a fait des choix discutables et aime les câpres. Je vais vous laisser quelque temps, le temps d'aller à Vienne, en Autriche, où vivent Thomas Bernhard et ma fille Louison qui nous invite à l'opéra, au théâtre, au concert et, j'espère, aussi au vénérable Café Prückel où les lesbiennes peuvent désormais s'embrasser si le message est passé. Puis j'irai à la campagne, au volant de ma Toyota (oui, adieu, Picasso Xsara de mes deux bien pourrie), là où l'herbe est plus verte qu'en ville, dans cette Haute-Marne recluse et quiète, parsemée de chevreuils timides et d'escargots hilares. Bref, vous m'aurez compris, je vais aller lire (trois cents livres + le nouveau manuscrit de James Flint, hourrah) et écrire dans  un sanctuaire hermétique aux ondes, par conséquent inaccessible aux agressions du démon Wifi. Et aussi cuisiner des trucs de dingue, avec une fort option libano-vietnamienne. Donc, que dalle sur ce blog avant le 4 mai.

Au programme des ces quelques jours hors antenne, des tonnes de lectures (merci aux éditeurs qui m'ont envoyé des exemplaires de presse! merci ! et merci aux libraires qui m'ont vu me ruiner le sourire aux lèvres!). Du travail, aussi, puisque je suis en train de finir la traduction de You Bright and Risen Angels, de William T. Vollmann pour Actes Sud, à paraître l'an prochain, ainsi que celle de A Naked Singularity, de Sergio de la Pava, pour Lot 49, à paraître également courant 2016. Que vous prépare-t-on d'autre en concoction traductive ? Bonne question. Un texte sublime d'Eleni Sikelianos, You animal Machine, pour Actes Sud. (Eleni que je remercie d'ailleurs pour toutes ses suggestions de lecture, car grâce à elle j'ai pu m'abîmer dans les abysses d'Anne Waldmann (la plus grande), d'Alice Notley; (la plus intense), de Benedict Mayer, de C.D. Wright,  de Lorine Niedecker, de Brenda Coutlas. Oui, que des femmes. Et alors?)

Et aussi, toujours en traduction, le dernier livre de Raymond Federman qui n'a pas été traduit, Take it or Leave it. Et dans la foulée, ma foi, je crois, un court roman brouteur de David Duchovny, Oh la vache!, à paraître chez Grasset (merci Pierre Demarty, fier bouvier de textes aux estomacs multiples). Meuh, oui. Autre chose? Non. Car pour nous la traduction, après ça c'est fini. Kaput. Over. Je tire un trait. J'arrête. Je capitule. Sauf si bien sûr on me propose un texte de la mort qui tue sa race… Arf.

Côté écriture, ça sera un nouveau roman, trois ans après Tous les diamants du ciel, à paraître en rentrée, le 19 août 2015 chez Actes Sud. Il s'appellera Crash-test, et parlera de crash-test, de strip-tease, de l'actrice Linda Lovelace et du film Gorge Profonde, de l'adolescence qui travaille le corps, de la cellule familiale qui le bousille, des bandes dessinées pour adultes qui font monter la mousse, de l'alcool en milieu hostile, mais essentiellement ça parlera  forme et  poésie, enfin on l'espère.

Côté blog, je m'interroge sur l'intérêt du Clavier Cannibale. Ce blog est important pour moi, certes, j'y passe un certain temps, il absorbe quantité d'écrits, de lectures, d'intuitions, de réactions, de critiques,  ça se passe en général très tôt le matin, après une courte nuit succédant à la fin d'une lecture (oh pardon sweet Marion si parfois je te réveille quand le clavier m'appelle, vu que franchement, il ne fait pas le poids devant toi). Mes posts, parfois, en énervent certains, il paraît même que je fais preuve de mauvaise foi, de fiel grossier, bref, il est possible que mon entreprise, à défaut d'être nécessaire, frôle le superflu. Mais j'aime croire que ce mot peut s'écrire aussi ::: super flux.

jeudi 16 avril 2015

La geste soit de Farigoule: Benoît Vincent en marche

Existe-t-il une écriture de la marche? Certes, l'ambulation est propice à la description et à la réflexion, comme si le mouvement linéaire créait deux tourbillons, l'un extérieur (je vois le monde, je le raconte), l'autre intérieur (je plonge en moi, je m'explore), mais il est possible que la marche en écriture soit avant tout une tentative pour mettre au point de nouvelles rythmiques, instaurer le primat de la scansion (le souffle) sur la narration (le motif). A l'instar de Céline Minard, qui avec son premier roman, R, travaillait Rousseau et Schmidt en terre dauphinoise, voici Benoît Vincent à l'assaut des terres de Haute-Provence, pour une rocailleuse odyssée intitulée Farigoule Bastard.

On y suit, pas à pas, pensée après pensée, un berger qui se rend à Paris pour une rétrospective de son œuvre. Berger-artiste, donc. Hum. Le berger est curieux et aimerait, comme le lecteur, savoir de quelle œuvre il peut bien s'agir. Il se met donc en route. Mais partir, c'est dire adieu, c'est parsemer d'escales sa fuite, c'est fendre l'immobile du paysage, inventer des écarts, trébucher, explorer les arcanes de l'égarement. Farigoule Bastard est un "hollow man" à sa façon, empli de la paille des désillusions mais taraudé par l'allumette de la résistance. Son cœur a saigné, mais ses yeux ont vu. Et sans doute pourrait-on dire qu'il aspire à devenir paysage, paysage mental, bien sûr, mais avant tout paysage d'écriture, et tout le travail de Benoît Vincent est dans cette fusion: faire de Farigoule une langue avant tout, une syntaxe capable d'entrer en phase avec la matière des roches, la peau des plantes, les ondes de l'air:
"Farigoule Bastard est objet de transition, ou moyeu, ou vérin. / Moyeu, qui porte et élance. / Vérin, qui gagne d'une chambre l'autre. / Dès le début il a fallu négocier. Ce n'est pas qu'un concept comme l'autre. / En observant de près, on y décèle de petites surfaces, spongieuses, râpeuses, de celles qui accrochent les tissus puis ne lâchent plus, de celles qui abritent des microfaunes hérissées, des levures fuligineuses, de minuscules trafics monocellulaires, des bains, des bouillons."
En botaniste des affects imperceptibles, l'auteur construit son livre à la façon d'un peintre changeant souvent de technique, passant du cubisme au fauvisme, du collage à l'impressionnisme, permettant ainsi à son personnage d'expérimenter sa dissolution, ses variations, les "inéluctables modalités du visible". Farigoule cesse alors d'être un nom accolé à un corps pour devenir le corps même du texte, sa machine patraque. Sans cesse redéfini, il s'évade de lui-même où il sait ne trouver que matière à déchirement – une certaine Celle qui n'est plus là… –, et s'offre à la page-paysage en quasi martyr et presque feu follet, ayant choisi de "déposer son nom" comme d'autres leur glaive.

Ecrit, on l'a dit, à même la partition de la marche, de l'avancée, façonné par un souffle attentif aux aheurtements, aux savantes incongruités, où faune et flore se liguent pour aiguillonner la peau du marcheur, Farigoule Bastard est un "autrement" riche et rugueux, une robinsonnade qui se mâche et surtout se machicote – puisque machicoter, c'est "chanter seul un verset en y ajoutant, ou retranchant des notes qui sont sur le livre à chanter, et cela pour donner plus de grâce au chant". Mais Benoît Vincent nous avait prévenus: "sa gibecière est cornemuse".

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Benoît Vincent, Farigoule Bastard, Le Nouvel Attila, 124 pages, 16 €

Benoît Vincent est botaniste et écrivain. Ses quatre premiers ouvrages (dont deux essais sur Maurice Blanchot et Pascal Quignard) ont paru chez Publie.net. En 2012 il publie un hypertexte sur la ville de Gênes, GEnove, Villes épuisées (www.ge-nove.net). Il est également en charge du projet collectif Général Instin et co-responsable de la revue en ligne Hors-Sol.


mercredi 15 avril 2015

L'indispensable mortification du texte

Comme je goûtais hier à l'une des meilleures entrecôtes qu'il m'ait été donné de tâter de l'incisive, je m'enquis auprès de l'experte patronne (des lieux) des modalités (de sa mise en gloire) Oui, bon, bien sûr, je ne posai pas la question en ces termes amphigouriques, mais c'était pour vous appâter par du gros style bien persillé. Bref, j'appris ainsi qu'il existe une pratique cruciale qui consiste à "mortifier" la viande, c'est-à-dire à
"laisser reposer au froid ventilé les viandes qui viennent d'être abattues pour permettre à la rigidité cadavérique de disparaitre. La mortification ou maturation est de 4 à 5 jours pour le veau et le porc, de 6 à 7 jours pour le mouton et de 10 à 12 jours pour le bœuf."
OK,  vous êtes peut-être végétarien, et ce genre de précision vous répulse, mais là n'est pas le problème. Ce qui m'intéresse ici, c'est ce terme de mortification, et l'usage qui en est fait. N'est-il pas étonnant que le même terme désigne tour à tour la nécrose (sens pathologique), la maturation (sens culinaire) et la quête d'une élévation spirituelle par la pénitence et la souffrance (sens religieux)? Le corps, donc, sa viande articulée, vécue comme une matière à parfaire et vexer. Déplaçons l'image, et considérons le travail sur le texte comme une exercice de mortification, indispensable et salutaire. Afin que le texte gagne en saveur, et perde de sa roide structure, afin donc qu'il s'affranchisse de sa production mécanique pour retrouver une dimension organique, ne convient-il pas de le laisser "reposer" un temps après l'avoir soumis à toutes sortes de vexations, après en avoir travaillé la chair rétive? On pourrait ainsi évoquer l'œuvre non de miséricorde mais de mortification à laquelle s'attache l'écrivain.
Mortifie ton texte, ami écrivain! pensai-je, plutôt fier de ma réflexion matinale, tout en me demandant néanmoins à quelle comparaison capillotractée j'aurais recouru si d'aventure j'avais pris une tête de veau en place d'une entrecôte… Ce que j'ai fait, d'ailleurs, maintenant que la mémoire me revient. L'entrecôte, c'est Martin ce malin qui l'avait prise, et pourtant on lui avait dit le plus grand bien des harengs pomme à l'huile, allant jusqu'à lui proposer de lui en mettre un ramequin afin qu'il s'en fît une idée. Ceux qui ont vu OSS 117 me comprendront.
Bon, je vais voir quelle philosophie de l'écriture on peut extraire de la tête de veau et je vous rappelle.


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L'Auberge Pyrénées Cévennes, 106 rue de la Folie Mericourt, 75011 Paris

mardi 14 avril 2015

Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi à carreau

Le médecin a pris le temps de m'expliquer les causes de mon mal. En six minutes, il a été clair, concis, bref et pressé. Moi, en scribe docile, j'ai donc pris des notes, mais je ne sais pas pourquoi, en relisant aujourd'hui le paragraphe suivant, je me dis que j'ai dû écouter son diagnostic d'une seule oreille. Bref, après examen médical, il semblerait que:
"Le disque dur invertébré cervical est compacté d’un agneau fibreux et frigide en péritonite. En son centre il est conspué d’un moyeu gélatineux et fou (l'enculus). Il permet la mobilisation de la colonne vertigineuse. Il assure aussi les amoindrissements en cas de toc ou de pression entre deux vertiges. Avec l‘âge, le disque revient plus frigide, se déshydrate et des brisures apparaissent au niveau du cumulus. Des activités phtisiques renouvelées régulièrement au port ou au travail peuvent accéder au vieillissement du disque. Lorsque le disque se casse, il n’assure plus son drôle d’amortissage et les couleurs de la cervoise commencent à apparaître."
Voilà. C'est en gros ce que le toubib chargé de m'expliquer les raisons qui font que je suis venu le voir m'a donné comme raisons d'avoir bien fait d'être venu le voir plutôt que le marabout Basoriba.  Heureusement, il existe des médicaments hyper efficaces, comme le tramadol 200mg qui empêche de dormir et permet donc de souffrir éveillé plus longtemps, le thiocolchicodise biogaran 4Mg qui décontracte essentiellement les muscles de la mauvaise foi, et aussi le Garrison Brothers Texas Straight Bourbon Whiskey, mais sans glaçons ça va de soi.

Bon, pour moi, autant vous le dire tout net, ça ne fait aucun doute: c'est un coup du clavier. Une forme de vengeance, suite à tous ceux que j'ai massacrés à la seule force têtue de mes deux doigts (j'en ai dix, notez bien, mais les huit autres me servent à – non, rien). Vu le cas présent, donc, une seule riposte possible: let's party!!!!!!!

Trash-Test et thriller gore : Boute is back

Les personnages de l'écrivain belge Antoine Boute sont souvent des écrivains, mais pas comme dans certains romans français, où l'on nous sert le sempiternel pensum du créateur reclus que vient repeindre de frais une jeune violoncelliste. Non, chez Boute, le personnage est écrivain parce qu'il écrit, point barre. Et ce qu'il écrit, on y a droit, et pas qu'un peu. Je m'explique (je m'énerve pas, hein): Prenez son dernier roman en date, S'enfonçant, spéculer. Eh bien le "héros", un certain Freddo, se "demande comment il va faire pour gagner sa croûte dans les mois qui suivent". Bonne question. Et la réponse est simple: pour ce faire, Freddo va se promener, il gamberge, les idées affluent, il peut alors rentrer chez lui et se coller à la page. Dans le cas présent, il songe à torcher "une saloperie de polar complètement dégénéré, ça va plaire au monde, qui croit qu'il en est à son crépuscule." Mais lors de sa promenade en forêt, Freddo tombe sur Valeria, une galeriste affolée qui lui demande son aide, et d'urgence: un de ses enfants (pas sûr) est enfermé chez elle (une bicoque hybride) dans son armoire (pas sûr là encore). 

A partir de là, le récit, comme souvent chez Boute, va se dérouler sur deux lignes, que dis-je, deux pistes, deux rampes à missile. D'une part les péripéties ahurissantes, défoncées, riches en sensations et cogitations de nos deux fêlés, d'abord dans une forêt de boue puis dans une maison style "House of Leaves, bref une quête sans queue ni tête ; de l'autre, l'inspiration velue que ces expériences inoculent dans le cerveau surchauffé de l'ami Freddo, qui profite de brèves pauses dans la narration pour étoffer son livre en chantier, complexifier son approche junk-trash-gore-quantique. Evidemment, c'est hilarant. Forcément, ça dérouille. Boute a le chic pour donner l'impression qu'il écrit à la va comme je te défonce alors qu'en fait tout est subtilement calibré, façon performance, et le flux barré de conscience fêlé, rendu par un soliloque mental-oral, oscille sans cesse entre délire et exégèse, avec en prime expérience des limites + auto-suggestion psycho-lubrique. Quant à la question du genre littéraire, Boute lui dégage les gencives au passage.

Alors voilà. Freddo suit Valeria, ensemble ils picolent, se tripotent, fouillent la maison, bouffent des burgers, tombent dans la boue, se manipulent, s'insultent, forniquent, planent, bref, ils explorent tous les recoins relationnels possibles, portés par une belle foi en l'extase bas de gamme. Et dans sa tête, l'écrivain Freddo invente l'histoire d'un fumier de première qui aborde une femme, lui roule un patin puis la jette sous le métro, puis l'engrosse pendant qu'elle est maintenue artificiellement en vie, puis laisse leurs enfants vivre comme des loups, devenir des loups, puis les viole et les féconde à son tour. Guignol est grand et Boute est son prophète.

Les écrits de Boute sont-ils irresponsables, dénués de surface, juste crypto-junk ? C'est tout le contraire. Comme chez l'américain Mark Leyner, l'excès, la mise en abyme, le méta-commentaire, l'écriture amphétaminée finissent par créer une critique politique et sociale du récit, une charge musclée contre le tralala créatif, et un mitraillage en règle des balises morales. Les clichés se font gentiment sodomiser. Le profond et le creux échangent leurs sucs. Le lecteur a le tournis. Et comble de pyrotechnie, émotion et réflexion foncent dans la mêlée grâce à une écriture qui sait glisser du grotesque au fantasmagorique, du trash à la transe. Le roman devient le mythomane de lui-même, se moque de lui-même, fait tout lui-même, mais au lecteur, il offre une expérience de première main :
"Ce putain de grenier hurle de rire, voilà l'affaire: on sent dans ce vide et ce silence un hurlement, c'est comme si, disons, on entrait en connexion avec les vibrations infra-atomiques; c'est une sorte de blague quantique, ce grenier. Et mon personnage devra avoir cette force-là aussi: la force du souffle infra-atomique, bang! Faudra se sentir comme dans le théâtre de la matière: comme si on évoluait parmi les forces brutes qui constituent la matière, la vie et le chaos."
S'enfonçant, spéculer nous entraîne dans les arcanes du compost textuel, et une fois de plus Boute nous prouve qu'on peut casser de la dynamite sur le dos de la narration et faire d'une blague une subversion.


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Antoine Boute, S'enfonçant, spéculer, éditions ONLIT,  14 €

Du même auteur:

Terrasses, éditions Mix, Paris, 2004 ;
Blanche, éditions Mix, Paris, 2004 ;
Cavales, éditions Mix, Paris, 2005 ;
Retirez la sonde, éditions de l'Ane qui butine, Lille-Mouscron, 2007 ;
Technique de pointe (tirez à vue), Le Quartanier, Montréal, 2007.
Du toucher. Essai sur Pierre Guyotat, éditions publie.net, 2008.
Neuf polars de saison, éditions publie.net, 2008.
Blanche Rouge, éditions de l'Arbre à Paroles, Amay, 2009.
Brrr! Polars expérimentaux, éditions Voix, Elne, 2010.
Post crevette, éditions de l'Ane qui butine, Lille-Mouscron, 2010.
Emissions, éditions Voix, Elne, 2010.
Tout Public, les Petits Matins, Paris, 2011.
Fin du monde: la Sextape, La Belle époque, Lille, 2012
Les Morts Rigolos, Les Petits Matins, Paris, 2014

lundi 13 avril 2015

Avril, mois cruel

Nous avons la tristesse de vous apprendre



 • la mort de Günter Grass



• La mort d'Eduardo Galeano

 


• La mort de François Maspéro

 © Jean-Luc Bertini



 • La parution dans quelques jours d'un nouveau livre de Yann Moix









L'Escale de Bordeaux: Bilan et perspectives

Heureusement qu'on rentrait en train et non pas en avion de l'Escale du Livre à Bordeaux, car sinon on était bon pour un supplément bagages…
On en profite pour remercier tous ceux et toutes celles qui nous ont si bien reçu pendant ces trois jours. Spécial thanks & hellos donc à Rodolphe Urbs et sa fine équipe de La Mauvaise Réputation, à Claire, à Willem qui m'a permis de profiter des conseils de ses trois gardes du corps, à l'incompressible David Vincent, nouvel homme fort du Festin qui publiera bientôt les onze tomes des aventures de Pomponette Iconodoule, à ce libraire jovial et néanmoins palois venu m'informer qu'il avait vendu Dans la queue le venin à une sexologue-dentiste qui milite en défaveur du vagin denté (je cite de mémoire), aux ogres gentils Benoît Laureau et Aurélien Blanchard qui ont fait l'aller-retour Paris-Bordeaux dans la journée pour m'offrir une pièce de boucher, un rôle dans leur débat et une place dans leur cœur, à Charles-Henri d'Anacharsis qui m'a confondu avec un ballon de rugby, à Lilian qui voudrait ou pas une piscine, à Colette Olive qui m'a déjà fait miroiter le(s) prochain(s) Riboulet, à Lionel Destremeau qui a promis de m'inviter au prochain Lire en Poche si je m'achetais un GPS intégré, à toute l'équipe de l'Escale qui se décarcasse sans jamais se désincarner, aux lecteurs qui sont venus me dire qu'ils suivaient mon blog et du coup se ruinaient en livres, etc.

On a vu et apprécié pas mal de libraires (dont Le Muguet, qui vaut le détour), des auteurs (dont Christian Garcin qui refuse à juste titre de se prénommer  Jérôme), on a croisé deux géants – Will Self et son traducteur Hoepffner –, et subi les effets magiques d'une température de 28° sur une tente plastifié. On a passé un moment fort et concentré en compagnie de Colette Mazabrard avec ses beaux Monologues de la boue. Puis, oui, on est reparti avec pas mal de bouquins, dont voici une liste possiblement exhaustive…

Halbo Kool, Constantin Cavafy, la rue chérif pacha est ma nièce, éd. Marguerite Waknine
Jean-Luc Verna, Paramour, éd. Marguerite Waknine
Léon Bonneff, Aubervilliers, l'Arbre Vengeur
Virginie Poitrasson, Il faut toujours garder en tête une formule magique, éd. L'Attente
Juliette Mezenc, Elles en chambre, éd. L'Attente
Sandra Mousempès, Acrobaties dessinées & CD Beauty Sitcom, audio-poèmes, éd. L'Attente
(Message privé: Eh, Annocque, je nai pas acheté ton livre parce que je me suis dit que tu allais me l'envoyer, mais si tu ne comptes pas le faire, dis-le-moi, je l'achèterai.)
Yves Tenret, Funky Boy, médiapopéditions
Yves Tenret, Fourt, médiapooéditions
Bernard Noël, Le cerveau disponible, Les éditions libertaires
Bernard Plossu, Far out!, médiapopéditions
Roaxana Azimi, La folie de l'art brut, éd. Séguier
Frédéric Boyer, Quelle terreur en nous ne veut pas finir, POL
Christos Chryssopoulos, Terre de colère (trad. Anne-Laure Brisac), la contre-allée

Voilà, il est probable et même certain qu'on vous cause de tous ces ouvrages dans les semaines à venir si on trouve le temps de cerveau disponible pour les lire… (Et sinon je vous confirme que le mélange tramadol-malartic permet de se plonger épisodiquement dans un pur esprit Haight-Ashbury, mais n'en abusez pas quand même, hein.)

Allez, dos à l'œuvre (= back to work).
 

vendredi 10 avril 2015

Escale Bordeaux: du cul, de la boue, des ogres

L'Escale du Livre, c'est de vendredi à dimanche et c'est à Bordeaux. Il y aura Laurent Mauvignier, Lidia Jorge, Andreï Kourkov, Mona Ozouf, Will Self (oui), Lyonel Trouillot, Laurent Gaudé, Jean-Noël Orengo, Minh Tran Huy, Olivier Adam (qui aura peut-être sa carte…), etc. Pour ce qui est de Alain J'y Vais Juppé, on ne sait pas trop, mais bon, parfois un astéroïde tombe au bon endroit.

J'aime bien Bordeaux. C'est une couleur pas comme les autres.

Je participerai du coup à trois rencontres, porté par un enthousiasme dont je ne connais d'équivalent que dans le monde sub-aquatique, puisque l'écrivain est une murène qui s'ignore et un bigorneau qui se la coule douce. (Ne cherchez pas à comprendre, je suis sous tramadol, et parmi les effets indésirables figure la bonne volonté.) En voici le détail (des rencontres):

• Le samedi 11 à 16h, au Comptoir des Mots – rencontre intitulée "Regards croisés : Géographie intime", où on évoquera mon dernier livre, Dans la queue le venin (éd. l'Arbre Vengeur) et 029-Marie (éd. Anarchasis), de Franck Manuelen gros, on parlera du rapport inéluctable entre la pulsion sexuelle et la mise à mal du clavier, des formes diverses que peut adopter spontanément l'orgasme quand les partenaires idoines sont absents à eux-mêmes et que vagit, rubicond, et loin dans l'infini, la sirène moite du peut-être. Une fois de plus, bien sûr, je schématise.

• Le samedi 11, à 18h, au Salon Littéraire – rencontre avec Colette Mazabrard, auteur de Monologues de la boue (éd. Verdier), dont je vous ai déjà parlé. Il sera question de paysage, donc de traversée de la page. On lira. On verra si Rimbaud vient. La boue est sagesse, et silence, pas de panique.

• Le dimanche 12, à 15h, au Forum des Livres – rencontre autour des éditions de l'Ogre, avec Aurélien Blanchard et Benoît Laureau (dont je ne cesse de vous parler). Si vous n'avez toujours pas lu le livre de Max Blecher,  Aventures dans l'irréalité immédiate, je ne vous en veux pas, mais faites gaffe quand même. Un nouvel éditeur est une chose précieuse, voire sauvage. D'Ormesson en Pléiade, est-ce vraiment excitant? Non? Non. Ok, donc, foncez sur l'Ogre. Ici on échoue mieux, je crois.

Je serai également présent, mais de façon plus écliptique, pour ainsi dire infra-promotionnelle, sur le stand de la librairie La Mauvaise Réputation qui est tenue par des gens ayant tous au moins dix ans d'existence en enfer et au-delà. J'essaierai de les distraire en leur racontant des blagues pas drôles sur l'homme qui rentre dans un bar, ce poisson. Il fera dans les 20°, alors ne nous plaignons pas, car, rappelez-vous, à la même date, en 1958, on avait frôlé le zéro (j'ai vérifié, ho). Venez très beaucoup.

Ah, mon agent littéraire  – en gros, mon auriculaire – me dit que c'est le moment de lâcher un scud, pardon, un scoop. Alors voilà. J'ai rendu mon manuscrit, après deux ans et demi de saignée d'encre et de convulsions de papier. Le livre sortira fin août aux éditions Actes Sud. Il aura pour titre Crash-Test. Et oui, vous l'avez deviné: Au commencement était l'Accident…

jeudi 9 avril 2015

Party Girl : la mère en allée

Party Girl. Un film. Une femme. Une mère. Ses fils, ses filles. L'alcool. La fausse fête. L'attirance. La décadence. L'amour comme un insistance. Et aussi: l'homme qui aime Angélique, un gentil, tout en ventre et épaules. La caméra toujours à bonne et cruelle distance du visage pharaon d'Angélique, la mère, au yeux laser sidéraux, aux cernes d'affront muet, aux rides souvenirs et oubli, piégé par cette tristesse infinie qu'aucun verre ne peut avaler, absoudre.

Le fils-réalisateur, attaché aux pas chancelants de son impossible génitrice. Sa réalité éprouvée entre les failles faussement veloutées du sordide. Angélique, à jamais privée de paradis, déchue d'avance, affolée de tout.

Amours d'alcools, d'ombres, d'éphémères – ne pas s'arrêter, ne jamais esquiver, rentrer en force, qu'importe, il faut que ça tourne, que ça pulse. Et toujours ces yeux. De noir vêtus. Qui pleurent la vie et le cœur interdit. Une générosité bâclée. Une femme incapable de fondre d'amour sous la pluie des compliments et des insistances de ce corps de trop qu'est son compagnon. Et lui qui voudrait la débusquer de ce fourré dont elle ne veut, ne peut, ne pourra plus jaillir. Pas vraiment brisée, Angélique, mais sacrément déboîtée. D'elle-même. Et à chaque visée de son regard: le club de nuit bouffé de rouge incandescent où tout bouge sans bouger, où elle insulte ce qu'elle aime et dont elle dépend, à commencer par ces sœurs en consolation, ses sœurs de compassion.

Visages fardés, usés, aux rires fendus et engageants, sur lesquels s'abouchent, inexistants, des mâles de passage. Et ces intérieurs, espaces du nord inachevés, privés de perspective par la caméra. Et la famille qui tient bon, la fausse blonde, le vrai timide, l'ado délaissée aux lèvres blondes qui pleurent, oui, l'abandonnée la retrouvée, qu'a accueillie une autre famille, et le film se rêvant party, communion, entraînant les personnages dans une danse recommencée, chacun jouant-rejouant l'authentique altérité de son émotion décalée, jusqu'au mariage, la noce qui flanche. Puis la chute, l'after-party, filmée en fuite, sans suite.

Réalisé par Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis, Party Girl reste une comète bien longtemps après son passage. Angélique, la mère courage mais pas tant que ça, demeure une planète amoureuse de ses satellites mais sans la nécessité réelle d'un soleil. Le film traque le pivot absent de sa vie, et le tourbillon de ses attentes. Ce qu'elle aime: on le voit, c'est filmé, dit, montré. Ce qu'elle est: nulle autre qu'elle ne le sait, ne le veut. La caméra la guette tellement qu'elle lui permet enfin de disparaître, seule, silhouette, fauve, dans la rue qui va où nous savons, vers cet avenir qu'elle ne veut plus passé, cet éternel présent. 

Le dernier plan montre Angélique non pas renaître ni mourir, juste vivre, fleur carnivore égarée dans l'écosystème d'un plan irradié de blanc. La mère en allée, sans l'éternité. Une entraîneuse qui n'entraîne plus qu'elle-même, et son image.

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Party Girl, Réalisation : Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis; Scénario : Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis; Photographie : Julien Poupard; Production : Denis Carot et Marie Masmonteil; Sociétés de production : Elzévir Films; Montage : Frédéric Baillehaiche; Décors : Nicolas Migot; Durée : 96 minutes

mercredi 8 avril 2015

Pour ce que rire est le propre de l'homme

Je ne sais même plus ce que je suis allé faire sur le site de Dominique Hoppe, président de l’Assemblée des francophones fonctionnaires des organisations internationales, mais en tout cas je ne le regrette pas. Oh que non. Ça m'a permis d'apprendre que le lauréat du Prix Richelieu 2015 n'était autre que le gendrelettre François Busnel. Le quoi? Le Prix Richelieu, les amis: il récompense chaque année un journaliste de la presse écrite ou audiovisuelle qui "aura témoigné, par la qualité de son propre langage, de son souci de défendre la langue française". Oui, car comme l'a si joliment dit Jean Dutourd: "La langue française est notre trésor, sachons le préserver." T'as raison, zy-va. Déchire ta race, Richelioque. Mais surtout, j'ai eu la joie indicible de lire le portrait que fait Mister Hoppe du Docteur Busnel, et là, accrochez-vous, c'est du lourd, on est dans de la prose top-chef, c'est un régal, je vous dis que ça :

"Il est des êtres lunaires dont la douce brillance illumine les tortueux sentiers nocturnes des causes qui peuvent sembler perdues. Pour les pèlerins de la langue française et les amoureux de littérature François Busnel est un tel être! Bienveillant contagieux, curieux de tout et de tous, adepte et défenseur d'un temps qui sait se prendre, passionné de mots, de phrases de livres et de ceux qui les écrivent, il est le maître d'œuvre de "La Grande Librairie", dernière émission littéraire de la télévision que quelque 400.000 téléspectateurs suivent avec passion tous les jeudis à 20h35 sur France 5."

Voilà, je vous avions prévenus. "Il est des êtres lunaires dont la douce brillance illumine les tortueux sentiers nocturnes des causes qui peuvent sembler perdues." Voilà une phrase qui va me faire toute la fin de semaine, je crois. Défendre la langue? Je sais pas trop, mais celle de Hoppe, c'est pas la défendre qu'il faudrait, c'est la faire bouillir… avec du bouillon Busnel pour parfumer?


La ménagerie du vrai : les vies précieuses de Laure Anders

Quel vent corsaire pousse les livres à notre porte? Il en passe tant, des vents gris et des livres, et ils sont si nombreux à chercher une ouverture, une fêlure, susceptible de les échouer là où seul le hasard sait renouveler ses lecteurs. J'ai reçu il y a peu une lettre d'un écrivain que je connais depuis que la lurette est belle – Jean-Philippe Blondel, pour ne pas le nommer –, accompagné d'un recueil de nouvelles, qu'il m'incitait à lire, un recueil dont il ne connaissait pas l'auteur, mais qu'il avait lues, des nouvelles disait-il d'une "vraie âpreté", et j'ai senti dans sa démarche cette colère qui nous prend quand l'injustice s'en mêle. En bref, le livre qu'il m'envoyait avait besoin de nous. Chercher des relais. Provoquer des échos. J'ai donc lu Animale, de Laure Anders. 

C'est un recueil de nouvelles, certes, mais le terme "recueil" de rend pas compte de la cruelle mosaïque ici assemblée. Des vies, sectionnées, lancées dans la nuit, diverses, anomales, piétinées dans la marge mais ouvertes au large, tantôt réduites à leur destin de cave, tantôt fouettées par le hasard. Des filles, des garçons, des fils, des filles, que tout penche, abaisse, accule, colle au mur du fond de la page. Et donc, aussi, en arrière-cauchemar, des pères, des mères. Une affaire d'héritage, de legs, ce qu'on laisse, ce qu'on lâche. Fratries, diasporas. Des solitudes, des rêves – mais surtout des "vies animales", où apprendre à ramper, mordre, de l'enfance des fermes aux night-club SM, du no man's land des parkings aux fermes de la Mayenne. 

Laure Anders n'a pas peur des douleurs, et semble en connaître les roides couleurs, les angles rêches. Elle prend une vie, lui tord les boyaux, lui donne ses chances puis la confie à la fluidité de son écriture qui pourtant n'épargne rien et surtout pas le lecteur. Des orphelins d'eux-mêmes, des laissés pour contes de fée impossibles, des sexes qui n'en peuvent plus mais en veulent encore. Une caissière de supermarché hésitant entre l'Hadès et rien. Camille sommée en pleine nuit par son père d'aller flinguer un renard ("Qui je suis, je n'en ai pas la moindre idée et je redoute que mon père le découvre avant moi."). Une robe qu'une femme prend pour révélateur chimique. Une fille accro à sa vie possiblement utérine ("Les drogues ont été mon lait maternel, et mon père, mon premier dealer."). Une Ford qui remonte le courant des séparations, "navette crashée sur une planète hostile". Même des lutteuses mexicaines avec des griffes en or dans la boue de leur généreux désespoir. Des stands de tir, des préludes de Bach. De tout cela, ce livre s'enfle, et offre.

Il y a la drogue, il y a l'alcool, la dépendance, l'abandon – et l'insistance: à vivre, racler la terre, mordre les chairs, lâcher le père. Comme dans "François" – nouvelle qui brûle particulièrement, et qui suit une vie depuis l'enfance qui "transperce l'eau verte", jusqu'à l'apprentissage de la transmission ("elle se souviendra de son père, acharné, enfoui jusqu'à la taille") en passant par le grossier tamis des guerres:
"Les garçons sont de la chair pour l'arme blanche et la maladie, les garçons tombent sous les balles ou sont découpés par les pales d'un hélicoptère et recousus ensuite pour le rapatriement du corps, commet cet appelé de Picardie dont le visage reconstitué avait la perfection cireuse d'un masque de gisant."
Des gisant?  Laure Anders n'en veut pas. Elle a harnaché corps et âmes, attelé les pulsions, brassé les fratries et touillé les instincts. Ses textes ne se heurtent pas, se frottent parfois. Il y a là, comme chez Kate Braverman, des constellations brûlées, des trajectoires striées, et de la phrase qui saigne, signe et se souvient. 
(Merci Jean-Phi.)

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Laure Anders, Animale, éd. Buchet-Chastel, 16 €

Festival Hors Limites, par ici les infos

Certains d'entre vous le savent peut-être, mais le Festival Hors Limites a commencé. Pendant deux semaines dans les bibliothèques de Seine-Saint-Denis et les nombreux lieux partenaires, les auteurs et artistes invités de Hors Limites donnent à voir le monde au travers de la littérature. Par exemple, hier après-midi, si vous étiez à la Bibliothèque Robert-Desnos, à Montreuil, vous avez pu assister à un débat autour du volume Devenirs du roman 2, publié il y a peu par les éditions Inculte. Participaient à ce débat: Emmanuelle Pireyre, Vincent Message et Arno Bertina. Vous n'y étiez pas? Et vous le regrettez? Ça se comprend. Mais Hors Limites dure jusqu'au 11 avril. Quelques rendez-vous suggérés:

Demain, jeudi 9, je m'entretiendrai avec Fabrice Colin des rapports entre blogs et littérature. Ça se passera à 14h, à l'Université Paris 8, dans la Salle de la recherche de la Bibliothèque. Toutes les infos ici.

Et ce soir, pourquoi ne pas allez écouter Olivier Cadiot à 19h à la Bibliothèque Elsa Triolet, à Bobigny, autour de son texte Providence (P.O.L) ? Là encore, les infos c'est ici.

Ou bien Antoine Volodine à 18h pour une lecture de Terminus Radieux à Pantin ?

Bref, ce n'est pas ce qui manque côté rencontres, alors sortez vos agendas, et organisez-vous un petit parcours santé, il reste pas mal d'événements jusqu'au 11 avril. Et évitez la hernie cervicale, it's a bitch.


mardi 7 avril 2015

La météo du soir, bonsoir

Chère Mamie,
Tu voulais de mes nouvelles, en voici. Comme tu peux le constater, tout se passe bien ici dans la vie telle qu'elle est, et même si l'ascension n'est pas aussi aisée qu'on le pensait, on a une très belle vue sur le massif d'autrui alentour. Nous espérons arriver au petit matin au lendemain qui est presque déjà. J'ai dessiné une flèche que j'ai colorié en orange pour te montrer où j'en étais dans la progression des mes projets en attente. L'image n'est pas très nette parce que ça fait un mal de bâtard farigoulesque mais j'ai toujours le petit gilet bleu que tu m'as tricoté il y a deux cents ans quand Pompidou régnait sur la Gaule. Les décontractants prescrits par le chef de cordée sont, crois-moi, impuissants à décrire la beauté du paysage promotionné, mais avec un peu de corticoïdes et d'imagination tu devrais pouvoir te faire une chouette idée de ce que c'est que de morfler, et encore, toi tu as connu quelques guerres mondiales, alors si tu veux ricaner au milieu des asticots, te gêne pas.

Ton petit-fils qui t'a survécu

PS: Si tu reviens parmi nous, je te parlerai de Miley Cyrus et d'Antoine Boute, tu n'en croiras pas tes ratiches.

Contrôler la décence

[Trad. Audience du congrès nord-américain sur le contrôle des naissances. 
 
Combien d'hommes sont prêts à laisser les femmes décider quoi faire de leurs couilles.

Zéro personne ayant un utérus.]

Celle que nul n'élude: Hervy en formes

Ne nous leurrons pas. L'aphorisme recèle bien autre chose que des profondeurs. C'est avant tout une opération syntaxique. Une aventure dans la sentence qui se doit d'éviter le sentencieux. Une petite torsion dans l'articulation, l'air de rien. Mais quand même, si possible: faire mouche à chaque fois. L'aphorisme ressemble parfois à une flèche décochée. Il lui arrive pourtant d'être cible ou arc. Son principe premier est la variation, car bien que moléculaire, il ne s'avance que rarement seul, et parade au milieu d'une armée dont les accoutrements et la démarche se doivent de faire diversion. Prenez le recueil d'Olivier Hervy, intitulé très judicieusement Formulaire. Qu'y fait l'aphorisme?
Il peut prendre une allure didactique pour mieux distiller son ironie :
"Les hôtesses de l'air doivent mesurer plus d'un mètre soixante-dix pour se trouver mal assises avec leurs grandes jambes et préférer rester debout à servir les passagers du vol."
Célébrer les noces de la logique et de l'absurde:
"Curieusement le plat du jour n'est pas le même partout."
Sortir son pinceau:
"La patte de l'oiseau trace un arbre sur le sol humide."
Faire le potache:
"'Deux Grim!', lance le serveur au barman pour honorer une commande de Grimbergen. On se corirait dans une librairie."
Se prélasser dans le péremptoire:
"Le strapontin ne fait pas d'heures supplémentaires."
S'exclamer comme après réflexion :
"Et encore, la tronçonneuse est bout rond!"
Redéfinir le définitif de la définition:
"Le harpon est une lance têtue."
Bref, l'aphorisme a fort à faire, car il a devant lui un lecteur qui n'a aucune raison ni chance de former un collier à partir de ces perles mais qu'il faut néanmoins retenir dans ses rets. D'où ces variations permanentes, qui doivent panacher sans cesse l'humour, l'ingénuité, le profond, l'énigmatique, etc. En fait, l'aphorisme est comme une phrase pipée. Il retombe sur la face qu'il veut, pas celle qu'on voit. Et il n'est jamais aussi délicieux que lorsqu'il agit à la façon d'un ressort, et nous fascine avant de nous parler. Lorsqu'il déballe sa sagesse tel un foulard qu'on a cru à tort inerte. Exemple:
"Le sage n'épouse pas la veuve du charmeur de serpents."
On acquiesce avant de comprendre. Déjà mordu.

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Olivier Hervy, Formulaire, éd. Pierre Mainard, 11 €

vendredi 3 avril 2015

Ça va presque mieux en le disant


Ayant l'épaule en capilotade suite à un saut en parachute sans parachute, je ne puis guère aujourd'hui me fendre d'un billet digne de ce nom, je me contenterai donc de reproduire une partie de la critique consacrée par Emmanuel Requette, de la librairie Ptyx, à Au bord des fleuves qui vont, de Antonio Lobo Antunes, critique qui met le doigt sur un point essentiel de la lecture d'Antunes:
"Lire Antunes est souvent assimilé à un exercice complexe.  Or, et en cela l’expérience de qui est ici alité est très proche de celle du lecteur, la lecture du génial Portugais ne nécessite que de la confiance.  Comme Antoninho? ou M.Antunes? ou l’occupant du lit numéro onze? se laisse aller presque mécaniquement à ses souvenirs comme aux soins qu’on lui prodigue, le lecteur ne doit que lire, dans l’acception la plus mécaniste du terme.  Il doit juste accepter d’aller d’un écueil l’autre, d’une pointe de sens à une autre pointe de sens, sans s’occuper de « comprendre ».  Car de ce tout nimbé d’incompréhension que forme chaque roman de l’auteur de Lisbonne surgit toujours (et c’est ce « toujours » qui, précisément, fait de Antunes un génial démiurge) un sens renouvelé." [Pour lire l'article en entier, c'est ici.]
Bonne faim de semelle. Je file chez l'ostéo pour éviter la spathulatomie…

jeudi 2 avril 2015

Louxe fiatte

Hier, chez moi, c'était le chaos. Des ouvriers refaisaient toute l'électricité dans l'appartement. Meubles déplacés, meubles bâchés, tableaux décrochés, livres empilés, électricité coupée, bref impossible de travailler. Refaire l'électricité dans un appartement, c'est un peu comme le transfuser et refaire son système nerveux : on arrache la peau autour des anciens conduits sanguins, on tire sur les nerfs défunts, il y a de longs filaments rouges, de longs filaments bleus, une fine poussière monte de partout, ça perce, ça déloge, ça enfonce, ça contourne, cinq types qui bossent et parlent en même temps, s'activant dans plusieurs pièces à la fois, et vous vous êtes là, quasi immobile dans la tempête, réfugié sur un coin de table dans la cuisine, à faire l'inventaire de tout ce que vous ne pouvez pas faire, ou faire difficilement sans électricité: pas d'internet donc impossible d'aller sur eBay pour regarder s'il y a des cendriers Colargol en promo; impossible d'allumer les brûleurs de la gazinière sauf avec une allumette mais vous avez arrêté de fumer donc vous êtes en rade et jamais cet œuf ne va cuire par le simple pouvoir de braise de votre regard ; impossible de recharger vos cigarettes électroniques puisque vous avez arrêté de fumer, on reste calme ; impossible de se faire un café Nespresso; impossible de téléphoner vu que votre portable est en fin de batterie et va s'éteindre au moindre texto; impossible de lire aux toilettes sauf à laisser la porte grande ouverte, ce qui pourrait être mal interprété par vos amis électriciens; pas de musique, mais de toute façon le bruit de la perceuse s'en charge largement; bref, un ascétisme un peu forcé. Heureusement, il restait cet objet antique qu'est le livre. Vous avez pris le premier qui s'offrait à vous, il dépassait de sous une bâche et menaçait d'être emporté dans la tourmente. Ouf, sauvé. Vous l'ouvrez, faites le vide en vous, et une voix alors s'élève dans le silencieux brouhaha de l'appartement:
I sing the body electric,
The armies of those I love engirth me and I engirth them,
They will not let me off till I go with them, respond to them,
And discorrupt them, and charge them full with the charge of the soul.
Was it doubted that those who corrupt their own bodies conceal themselves?

And if those who defile the living are as bad as they who defile the dead?
And if the body does not do fully as much as the soul?
And if the body were not the soul, what is the soul?"

La tableau électrique est installé. Premier essai. Et soudain la lumière fume. Ça a disjoncté. Merci qui? Merci Whitman.

mercredi 1 avril 2015

L'emprise du sens: Noémi Lefebvre

Faire une dépression: là où l'usage n'entend bien souvent qu'une chute, la langue, elle, annonce clairement, littéralement, un travail de sape. Faire une dépression: pratiquer un creux, donc. Creuser une tranchée pour s'abriter de l'ennemi. Or c'est ce à quoi s'adonne Martine, la narratrice du troisième livre de Noémi Lefebvre, L'enfance politique. Suite à un "viol politique" dont on ne saura rien (quoique…), elle plante mari et enfants pour s'aliter – creuser son lit – chez sa mère, où elle va passer son temps à regarder des séries "où passaient les saisons" – mise en boucle, donc. Là voilà donc "dénuée de société", "séparée [d'elle-même]", prise dans l'engrenage des antidépresseurs, des tentatives de suicides, des séjours en HP – la voici surtout de retour au bercail, chez une mère qui "mouline", une mère "sans corps" mais qui "a de l'empathie". 

Autant le dire tout de suite: L'enfance politique est un livre redoutable. Redoutable et souvent hilarant, d'une intelligence féroce et décalée, en perpétuel travail contre lui-même et la langue, un prodigieux éphéméride de la subversion en milieu statique. Constitué de phrases courtes, de paragraphes distincts, il semble à première vue faire du sur-place, mais c'est pour mieux émettre des vibrations continuelles. L'enfance politique est un livre en activité, qui plutôt que de décrire le paysage de la dépression, refile sa dépression au langage, histoire de voir comment ce dernier va réagir. Comme chez Beckett, Artaud, ou Kafka, le terrain est miné, propice à la fois au rire et à la pensée, traversé par des pulsions animales, avec comme mets principal la langue, cet organe qui ne passe pas:
"J'étais en colère contre cette mère poule et moi élevée sous la poule, autant dire inapte à la chasse au lapin, limitée dès le début par la condition poulistique de ma mère, tirant de ma mère tout mon état d'étant, incapable de porter le fusil ne serait-ce que pour manger, préférant mourir de faim que tirer un lapin, ma mère une volaille en basse-cour ayant fait son devoir c'est-à-dire que oncques elle n'eut de souhait impossible et n'eut jamais envie de tuer le moindre lapin ni de le dépecer ni de le couper en morceaux ni enduire de moutarde et faire revenir dans l'huile avec l'échalote, de l'ail et des carottes et noyer dans le vin blanc."
On le voit, on le sent, c'est ici la grammaire, et en particulier la syntaxe qui subit la dépression. Noémi Lefebvre tord les pronoms, désosse les temps verbaux, mutile les préfixes, mais le fait avec légèreté, l'air de rien, comme au creux d'une évidence: rien ne va plus, donc la langue ne tient plus. Comme dans ce paragraphe incroyable, où le vide de la langue est d'abord chahuté par le passé simple, puis se contracte in extremis, pour ainsi dire in cauda venenum, dans un pronominal inédit:
"Maintenant que c'est fait c'est fait. Il faut voir les bons côtés de la vie, elle eut de la chance dans ce malheur qui ne vient jamais seul, parce que maintenant elle m'a, et moi aussi je l'ai. Elle et moi on s'a."
Mais cette dépression, me direz-vous, quelles en sont les causes? Quel est ce viol politique qu'évoque, en amnésique partielle, Martine? Il est question dans ce livre de la guerre, de l'abus, de la nation aussi. Il y a l'Algérie, il y a le Maréchal, et la Corée, et aussi un étrange chien qui résiste à tous les coups, et des rats qu'on plie aux lois. Il y a cette question:
"Je me demande si l'histoire de ma mère dans la guerre de son enfance ne m'aurait pas conditionnée à subir quelque petite violence politique de dessous les fagots."
L'enfance politique est une grande leçon d'écriture. Il ne baisse jamais la garde et laisse le langage commun y faire son nid pour mieux en tuer toutes les fatales portées. C'est un livre de grammaire, de folie et de combat. Comme il est dit vers la fin: "Soudain, par un beau jour de n'importe quelle saison, boum. Pas de chichis. Fini les manières." Pas de chichis, donc. Pas d'impression de dépression. Juste la guérilla des phrases pour sortir du piège à rats qu'est la langue qu'est la nation qu'est l'oubli.

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Noémi Lefebvre, L'enfance politique, éd. Verticales, 19 €