lundi 30 juin 2014

Et que rien ne m'apaise: Cortázar en poésie

La poésie de Julio Cortázar n'est pas assez connue, aussi veillera-t-on à ne pas passer à côté du volume intitulé Crépuscule d'automne, paru chez Corti en 2010 et superbement traduit par Silvia Baron Supervielle. La poésie, pour Cortazar, était inévitable, surtout après la parution de Marelle. Dans une lettre à son ami Fredi Guthman, que la traductrice cite dans sa belle préface, Cortázar écrit ceci:
"Maintenant les philologues, les rhétoriciens, les versés en classifications et en expertises se déchaîneront, mais nous sommes de l'autre côté, dans ce territoire libre et sauvage et délicat où la poésie est possible et arrive jusqu'à nous comme une flèche d'abeilles…"
Bzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz.                                                                Stttttttttttttttiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiing!
Une poésie qui se cherche, qui cherche le lecteur, vibrionne et harcèle, fait mine de se poser puis décoche son venin, tantôt convolutée à l'image des fictions du romancier argentin, tantôt élégiaque, imprégnée d'Apollinaire, où l'amour est moins un sentiment qu'une déflagration consentie, où les images se mordent, avec un rien de solennité pour cacher les blessures. 
Un écrivain qui mine, sape et subvertit la fiction — tel que Cortázar –, un écrivain travaillant autant les formes longues que brèves, comment un tel écrivain pourrait-il renoncer la poésie? Très souvent, il en vient, qu'il en ait publié ou non; c'est par elle qu'il a accédé à la phrase, l'image, la ponctuation, le rythme; d'elle il a appris beaucoup de choses, dont le secret de la prose et la méfiance du récit. Ses plus fortes lectures, ce sont les poètes. Qui écrit de la prose, de la fiction, ne peut oublier Rimbaud, Apollinaire, Rilke, Villon, Vallejo, etc. Ecrire sans eux serait comme de boiter en croyant qu'on sait marcher (et surtout en oubliant que courir est possible). L'usage des vitesses, qu'enseigne la poésie, le sens des fractures, qu'elle exalte : sans l'un et sans l'autre, le "prosateur" n'est qu'un scribe sourd.
La poésie est détour, donc fulgurante partout où elle nous égare. Il faut être poète de la langue pour devenir artificier des formes, et Cortázar le prouve à chaque page:
"Si je dois vivre sans toi que ce soit dur et sanglant,
la soupe froide, les chaussures percées ou que, en pleine opulence
se lève la branche sèche de la toux aboyant sur moi
ton nom déformé, des vocables d'écume, et que les draps
se collent à mes doigts et que rien ne m'apaise."
_______
Julio Cortázar, Crépuscule d'automne, traduit de l'espagnol (Argentine), par Silvia Baron Supervielle, éditions Corti, coll. Ibériques, 24 €

[note:
j'ai acheté ces poèmes
à la librairie Charybde
qui ne vend en principe
que de la fiction –
comme quoi…]


vendredi 27 juin 2014

Oona gagné! Oona gagné!

Il fut une époque où on pouvait gagner des livres. Il fallait participer à un concours. Et en général, ça consistait à répondre à des questions, certes pas forcément très complexes, mais bon, nécessitant quand même un peu de temps de cerveau. Mais comme certains livres estiment avoir déjà gagné avant même le départ de la course, du coup, les conditions des concours ont été largement simplifiées. Par exemple, le site MyBOOX a organisé un concours pour gagner Oona & Salinger, le prochain livre de Beigbeder. Ah, ça ils sont généreux chez MyBOOX, ils offrent 5 exemplaires! Comment participer? C'est simple, vous allez sur la page facebook dudit concours, vous likez et commentez (genre: "génial jespèr jheu vé gagné") et hop, avec un peu de chances… bingo. Oui, il suffit de liker (pas d'aimer, hein) et de commenter (on n'a pas dit une disserte, hein). Bref, vous l'aurez compris, le concours, c'est comme le Goncourt: ni lu mais connu c'est gagné!

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

aujourd'hui                                                             vendredi
   alors que la pluie menace sournoisement ce trompe-l'œil appelé ciel situé juste au-dessus de nos têtes (bien qu'on puisse le voir rien qu'en regardant droit devant soi)
   difficile de parler littérature sans avoir les larmes aux oreilles
           car
   vers qu'où on se tourne
                         (je ne garantis pas la justesse de cette construction…)
   des propos dépourvus d'appendice caudal et de bulbe rachidien fusent de partout…

   à la radio on entend Joël Dicker confirmer de folles rumeurs sur le net rapportant qu'il ne mange rien le matin et adore jouer de la batterie, et l'on se dit qu'il a dû un jour essayer de beurrer une biscotte tout en jouant un solo de Led Zep et que ça n'a pas été très concluant…

   toujours à la radio c'est François Busnel qui se livre et révèle que son grand fantasme serait de "remonter le temps" pour rencontrer l'écrivain Homère "qui n'existe pas", mais aussi Shakespeare, qui a existé quand même un peu plus…

   ailleurs, dans les colonnes du Courrier de l'Ouest, des lecteurs sont conviés à écrire la suite d'un chapitre signé Guillaume Musso, l'histoire d'un type qui se réveille avec deux doigts en moins (métaphore de l'écriture mussoïenne?), preuve s'il en est que le cadavre exquis est entre de bonnes mains…

   ailleurs encore on apprend que la jurée du prix Goncourt Paule Constant annonce qu'elle lira cent cinquante livres cet été, ou relira cent cinquante fois le même, ce n'est pas très clair… mais ce n'est pas tout…

   et voilà t'y pas que Marc Lambron vient d'être élu à l'Académie française en remplacement d'un prix Nobel de médecine, et qu'on parle déjà de l'effet placebo en littérature…

   et comme si ça ne suffisait pas, le clavier de mon MacBookPro donne des signes de capitulation…

bon, d'un autre côté, tout n'est pas perdu :::
        car ce soir
               il n'y a
                    aucun match
                de la Coupe
       du monde.

jeudi 26 juin 2014

La conscience du consentement, ou comment violer sans violer

C'est l'histoire de cinq types qui ont abusé sexuellement d'une jeune femme handicapée mentale et qu'on relaxe purement et simplement. On serait tenté de poser la question suivante: comment se fait-il? La décision du juge repose sur la conclusion suivante:
"La conscience de l'absence de consentement de la victime n'est pas établie."
Pardon? Il y a viol quand il n'y a pas consentement, là-dessus je crois que tout le monde est d'accord. Mais voilà qu'il existe désormais une subtilité: il ne suffit pas qu'il n'y ait pas consentement, il faut également qu'il y ait conscience du non-consentement.

Pardon? Si vous ne consentez pas, ça ne suffit pas, il faut que vous fassiez clairement comprendre à l'autre (ou les autres) que vous ne consentez pas, afin qu'ils en aient conscience. Parce que, allez savoir, si ça se trouve, vous simulez le consentement. Du coup, on peut penser que vous simulez aussi le non-consentement. Vous suivez?

Pardon? Pourtant, la jeune femme en question, sommée par son petit ami de faire des pipes à ses quatre comparses, a refusé. Mais elle n'a pas dû refuser assez clairement pour que ces joyeux drilles aient conscience qu'elle refusait de se livrer à cette farandole de pipes. En outre, la jeune femme en question est décrite par les experts psychiatres comme "handicapée mentale" et "dotée d'un QI d'un enfant de six ans". Mais les cinq types, eux, qui ont suppose-t-on un QI correct, sont incapables d'accéder à la conscience du non consentement de leur victime, qui du coup à leurs yeux n'est pas une victime. Ou bien une "victime consentante" – on n'est plus à une aberration près, apparemment…

Pardon? Gageons que si on leur annonçait qu'ils sont accusés de pédophilie, ils seraient les premiers étonnés. Mais le pire, c'est cette déclaration faite par un des relaxés – le terme est plus qu'approprié…– lors de l'audience. C'est une phrase incroyable, qu'il faut lire et relire pour en saisir toute la subtilité sémantique et syntaxique:
"Elle s'est sentie légèrement un petit peu obligée."
Phrase-monstre, où la (fausse) conscience du coupable tente de s'approcher de la (vraie) conscience de la victime. Phrase qui, effectivement, rend complexe la conscience de l'absence de consentement, puisque l'autre est perçue comme "se sentant obligé" – la perception comme ersatz de conscience?. 

Se sentir un peu obligé: ces quelques mots semblent sédimenter à eux seuls la conception que l'homme se fait de la femme. Quant à ce "légèrement", qui cherche à moduler, nuancer, il exige une sacrée absence de conscience pour qu'on consente à le prononcer.

Ton book est-il ta bitch?

Cette année, le sujet de bac philo n'y allait pas par deux mille quarante-huit chemins: 
 "L'artiste est-il maître de son œuvre?"
Comme toutes les questions, c'est une question bête, mais comme toutes les questions bêtes, elle est redoutable. Oui, parce que l'essence de la question est d'être bête. Autrement dit: naïve, hypocrite, biaisée, etc. Tout ce qu'une bête n'est pas, d'ailleurs: naïve, hypocrite, biaisée. Mais revenons à ce maudit mouton caché sous la question. Il serait intéressant de la poser aux écrivains actuels. A tous les coups, il y en aurait une tripotée pour répondre que oui, l'artiste est maître de son œuvre, mais qu'au bout d'un moment, ça ma brave dame, les personnages, voyez-vous, prennent un peu le pouvoir, ils vivent leur propre vie – et vous refilent des tuyaux.
Bien sûr, ce qui est intéressant dans l'énoncé, c'est le mot "maître". On pourrait dire qu'il renvoie, d'une certaine façon, à une idéologie de la domination (oh-oh), et qu'il aurait été amusant – terrible? – de retourner la formule et de poser la (ouch!) question suivante: "L'œuvre est-elle l'esclave de l'artiste?"
Mais nous pinaillons. La question de la maîtrise est bien évidemment essentielle. Parce qu'elle n'est pas donnée. Elle est même au centre de l'aventure de créer. Que maîtriser quand l'œuvre n'existe pas encore? Ce qu'il convient de maîtriser, logiquement, ce serait ses conditions de production, d'émergence. Puis, dès qu'elle prend forme, il s'agit de maîtriser précisément non sa forme, mais les formes que va nécessiter sa forme. Et donc, à ce stade, de s'inquiéter un peu, puisqu'une autre question pourrait se poser, perverse seulement en apparence: "L'œuvre est-elle le maître de l'artiste?"
Car il est clair que la mise en branle d'un faisceau de formes crée comme un vortex, et qu'un dialogue (une lutte?) s'instaure entre celui qui brasse les formes et les formes elles-mêmes. S'agissant d'écriture, il est évident que le matériau – à la différence du marbre ou du pigment (mais je n'en suis pas sûr) – est déjà en soi une entité habitée par tout un peuple de puissances. Je peux utiliser le mot "maître" et le mot "œuvre", mais je n'ai pas le droit d'ignorer leurs biographies. L'accent circonflexe de maître, le e dans le o d'œuvre: ils sont déjà codés non seulement dans mon apprentissage de la langue mais dans ma perception visuelle et mentale de ces mots et de leur efficience. (La question originelle n'est pas, je le rappelle: "Ton book est-il ta bitch?")
Il y aurait long à dire sur la "maîtrise", sœur jumelle de la "traîtrise". Mais surtout, on a l'impression que la question – "l'artiste est-il maître de son œuvre ?" – devrait surtout être traitée en termes de contrat. Une fois admis l'essence de la propriété intellectuelle, qu'en est-il? Eh bien, disons-le tout net, c'est le merdier. Certains éditeurs se comportent un peu comme des banques (ou des casinos?), certains écrivains jouent dirait-on aux traders, quant aux distributeurs ils s'étonnent qu'on leur reproche leurs dîmes monumentales – pendant ce temps, les libraires lisent et les critiques survolent.
Mais qu'on se rassure. La question était philosophique, pas littéraire. Encore moins économique.


mercredi 25 juin 2014

Le rire de Michel Foucault

© Clémentine Mélois

Wauters et les corps de bois

D'Antoine Wauters, j'avais l'intention de lire Nos mères, court texte paru en début d'année chez Verdier, et vivement recommandé par plusieurs personnes. J'en ai toujours l'intention mais allez savoir pourquoi j'ai préféré commencé par son tout dernier livre paru, Sylvia, quatre-vingt pages constituées de brefs pavés (pierres?) de texte, sous couverture rouge, publié par Cheyne Editeur, collections Grands Fonds.
Souvent, quand le livre conseillé vous semble déjà "acquis", vous retardez le moment de vous y aventurer, vous cherchez d'autres abords, d'autres entrées dans la maison de l'auteur. La confiance, devenue pour ainsi dire crainte, vous pousse à des détours. Par où commencer? Par ce magnifique Sylvia.
Tiré à 800 exemplaires sur un sobre bouffant, Sylvia se veut un triptyque; deux panneaux consacrés aux deux grands-pères (Charles et Armand), sur lesquels se replient, si l'on veut, deux panneaux ayant vocation d'eulogie et ne faisant qu'un une fois joints. La "Sylvia" du titre n'est autre que Sylvia Plath, dont les poèmes, et en particulier le recueil posthume Ariel, aident l'auteur à traverser le déclin et la mort de ses deux grands-pères:
"Avec le lait, la bave, la boue de consolation – ce qui parle –, tu me viens par Ariel, Sylvia. Ou par, en l'espace de ma vie sans vous et à fleur de tes mots, par ça que tu plantes, tu déverses, tu jettes de toi en ma bouche – tes gouffres […]."
Peuvent entrer alors – et sortir autrement – Charles et Armand. Le premier, vaincu par Alzheimer, ne reconnaît plus le monde, ne sait plus lire ses signes. Se souvenir de lui, c'est donc se rappeler ses oublis, laisser entrer l'amnésie dans la mémoire, la plaie rendu au corps. On songe alors au "Paralytique" de Sylvia Plath, qui figure dans le recueil Ariel :
"Dead egg, I lie
Whole
On a whole world I cannot touch"
("Œuf mort, je gis / entier / sur un monde entier que je ne peux toucher")
Difficulté d'appréhender le temps intérieur de celui en qui tout s'effrite, quand on sait que pour nous "le futur se limite à la seconde qui suit". D'Armand, du corps d'Armand, il est dit:
"Corps que tu veux simplement quitter, d'où tu veux simplement sortir, comme d'un sablier triste dans lequel depuis toujours tu étoufferais. Sortir lentement, par la soif et la faim, kilo après kilo et grain de sable après grain de sable, jusqu'à retrouver la parfaite transparence."
Wauters, à la fois secoué et porté par la poésie de Sylvia Plath, trouve en celle-ci l'écho de ce qu'il veut toucher: le point d'équilibre/déséquilibre de la phrase qui permet à la fois de retenir et de laisser partir. La phrase s'écourte, puis reprend, son attaque en renfort, elle insiste puis s'arrête ; la strophe se dilate et se contracte, n'excédant jamais la taille d'un sonnet, suivant une avancée heurtée, à laquelle fait référence et qu'éclaire la phrase de Plath mise en exergue du livre: I am lame in the memory / je boite en la mémoire.
Livre fort et fragile, Sylvia dit le corps devenu accident, l'être inaccessible, déjà fondu dans l'ailleurs – et que seule peut encore saluer la tension poétique. Le fil est ténu, il peut casser à tout moment – ce que fit d'ailleurs Sylvia Plath – mais la scansion, vécue dans l'aventure de la phrase, offre à la rupture d'ultimes résonances. Retarder cette "statis in darkness", cette stase des ombres où tout va, le livre de Wauters y parvient avec une simplicité et une pénétration exemplaires.

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Antoine Wauters, Sylvia, Cheyne éditeur, coll. Grands Fonds, 16 €






mardi 24 juin 2014

Doris Lessing, écrivain français ?

Vous le savez sans doute: Doris Lessing est morte l'an dernier. Vous le savez sans doute aussi: elle a eu le prix Nobel de littérature en 2007. En revanche, vous ignoriez peut-être ceci: l'anglaise Doris Lessing a écrit ses livres… en français!
En tout cas, elle a écrit Le Carnet d'Or en français. Je l'ignorais jusqu'à ce jour mais l'édition du Livre de Poche est formelle – j'ai un exemplaire imprimé en début d'année. Sur la couverture, aucune mention du traducteur ou de la traductrice. En page de titre, idem. En quatrième de couverture: idem itou. Ah si, quand même, juste avant la préface, sur la page réservée d'ordinaire au copyright, on apprend que Lessing avait intitulé son livre The Golden Notebook. Drôle d'idée de lui avoir donné un titre anglais alors qu'elle l'a visiblement écrit en français… Oh, pardon, ce n'est pas tout: la mention copyright signale : © Editions Albin Michel, 1976, pour la traduction française. Hein? Quelle traduction? Le site du Livre de Poche reste tout aussi discret sur ce mystère. On n'y apprend même pas que Le Carnet d'Or a reçu le prix Médicis étranger en 1976.
Quelques recherches sur des sites de libraires finissent par porter leurs fruits. En fait, le livre a bel et bien été écrit en anglais. Et il a été traduit par Marianne Véron. Qui a également traduit pas mal de livres de Don DeLillo, par ailleurs. Je ne sais pas ce que Marianne Véron pense de ce regrettable oubli, mais ce qui est sûr, c'est que Le Livre de Poche n'est pas complètement étourdi, puisqu'il pense bien à préciser, en couverture, que Lessing a eu le Nobel.
Franchement, il y a des jours où on aimerait voir un livre portant haut et fier la mention du traducteur mais sur lequel "on" aurait, ô détail, oublié d'indiquer le nom de l'éditeur…

Le rire, ce propre de l'homme

Ce mardi n'est pas un jour comme les autres. C'est désormais le GJDR. Autrement dit: le grand jour du rire. On ignore si ce mardi se reproduira, ou du moins s'il fera mieux la prochaine fois, mais le fait est que pour une première édition, ce mardi dépasse toutes les espérances. En effet, ce mardi restera à jamais dans la mémoire des hommes (et des artichauts, tant qu'à faire) comme celui où Bernard Pivot, juré depuis dix ans au prix Goncourt, aura fait la déclaration suivante, concernant justement le prix Goncourt:
"[Le prix Goncourt] est particulièrement vertueux : les dix jurés lisent pendant l'été tous les livres discutés, au détriment de leur propre écriture."
La fin de cette phrase est aussi réjouissante que sa première partie est comique. On vous avait prévenus: Mardi = GJDR.

lundi 23 juin 2014

Cendrey dans le cimetière des fous

Les jouets vivants, de Jean-Yves Cendrey, est un livre rare, dans le sens où, bien que rapportant des faits réels et odieux, bien que mettant en scène l'auteur lui-même, il parvient à ne pas se laisser dévorer par son sujet, à ne pas faire de celui-ci le portefaix du pathos.
Comment est-ce possible?
Rappelons tout d'abord ce qui ici est exposé : la mise à jour (et à l'ombre) d'un instituteur pédophile, protégé par sa communauté et sa hiérarchie pendant des années, la machine mise en branle pour aboutir à l'inculpation dudit instituteur, et le rôle salutaire de Cendrey dans cette affaire. L'écrivain, face à cette matière, qu'il a en outre traversé, d'où il a dû s'extraire, court de toute évidence un risque majeur: celui de laisser son "sujet" prendre le pouvoir, et de livrer la page en pâture aux affects. Pour empêcher ce renversement, Cendrey recourt à ce qui est non pas le secret mais le principe même de l'écriture: le détour. Plus de cible, plus de flèche, juste la corde bandée, ses vibrations. Cendrey va donc "passer" par "autre chose": la mort du père, qu'il va aussitôt doubler de la fameuse Lettre au père de Kafka, qu'il va également doubler de sa propre "lettre au père", laquelle est lue à la faveur d'un colloque sur Kafka. Il peut alors planter le décor, non seulement une bourgade normande, mais aussi ses habitants, ses atavismes, ses dénis, ses monstres – bourgade dans laquelle il vient habiter, faisant d'elle un livre, et de lui l'habitant du livre, l'invité réticent d'une histoire qui est déjà en marche.
Le premier chapitre est peuplé d'animaux: chien, pigeon, pigeonneau, chat, rat, canard, cane – comme si, avant d'en arriver à l'auteur de La Métamorphose, il fallait aussi à Cendrey affronter un autre bestiaire, en passer par une autre ménagerie, faire vibrer l'animal et l'humain au prisme de la violence avant d'en arriver à la bête humaine chargée de l'éducation de jeunes enfants – débusquer un rat, ce qu'il fait littéralement dans ce premier chapitre, le rat étant caché dans le pigeonnier:
"Je découvre avec irritation que les pigeons, non contents de leurs manières criminelles [ils laissent crever leurs enfants], sous-louent leur pigeonnier à un énorme rat."
Voyez, on n'est pas encore dans l'école, et pourtant on y est déjà. Le détour est parfois plus rapide que la ligne droite, parce qu'il opère, même à distance, des frictions. Dans la mémoire du lecteur, les strates finiront par se chevaucher, se fondre, s'entredéchirer. Sans ces stratagèmes, qui ne sont pas des ruses mais des nécessités, des prudences devenues audaces, la fiction se déliterait, l'histoire se raconterait, d'elle-même, et la violence irait se nicher dans le récit comme une pacotille dans de la bourre lieu de l'imprégner tout entier, corrosivement.
Cette fameuse "rage", qu'on associe souvent à l'écriture de Cendrey, est d'une cruciale subversion: elle lui permet, en confrontant, comme chez Genet, cadence classique et véhémence verbale, d'affronter son sujet, de l'essorer, le diffracter, le dévorer sans jamais le nier, l'écarter. Elle fonde aussi la générosité du texte, capable de brasser d'autres histoires, d'autres deuils, d'autres combats. Pour cela, l'écrivain doit savoir conjuguer vertige, audace et maîtrise:
"Je tourne je tourne. La tête me tourne. Je fais un choix puis m'en détourne."

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Jean-Yves Cendrey, Les jouets vivants, éd. L'Olivier / Le Seuil, 2005 – repris en Points, n°1624


vendredi 20 juin 2014

Alléluia

Breaking News !!!!!! 

Invité par l’Association des bibliothécaires de France (ABF) pour le premier jour de son soixantième congrès qui se tient en ce moment à la Porte de Versailles, David Foenkinos a déclaré vouloir "arrêter d’écrire pendant un moment", "faire une pause". 

Nous sommes vendredi, et soudain tous les espoirs semblent permis…

Quand l'UMP lit, on pâlit

Quand on sort un livre, il arrive qu'on en fasse une présentation. En général, on fait ça dans une librairie, ou un centre culturel, bref, un lieu dévolu aux choses de l'esprit, comme on dit. Eh bien, figurez-vous que Jean d'Ormesson, lui, il fait ça dans une… mairie! Oui, il a présenté son nouveau livre – Comme un chant d'espérance – à la mairie du 16ème arrondissement de Paris ! On dirait un canular, mais non, ça a bien eu lieu. Et qui sait qui a tenu à fêter et présenter Jean-do? Rien moins que Claude Goasguen, le maire UMP de l'arrondissement (dont on connaît les affinités avec certains mouvements d'extrême droite) et Céline Boulay-Espéronnier, secrétaire Nationale de l'UMP, élue du 16ème, qui aime beaucoup le marché de Versailles.
Diantre. Bigre. La marie du 16ème ? Goasguen?! Qui a dit que littérature et politique faisaient mauvais ménage? Ce micro-événement va-t-il faire des petits? Verra-t-on un jour Houellebecq présenter son livre à l'Assemblée nationale? Olivier Adam faire une lecture à Pôle Emploi ? BHL lire des extraits à l'Elysée?
Si je puis me permettre un commentaire: au secours!!!!

La rentrée avant la rentrée

Ils arrivent.
Ils sont arrivés.
Qui ça?
Mais les livres de la rentrée, voyons. Écrits, imprimés, signés, envoyés, par troupeaux entiers ils se fraient un chemin dans les rédactions et les boîtes aux lettres. Ils trépignent déjà, mais devront attendre fin août pour se ruer dans les librairies. J'ai eu la chance d'en recevoir quelques-uns, et je compte bien les dévorer cet été. Les attachées de presse insistent pour qu'on n'en parle pas avant parution, mais bon, on peut toujours contourner la loi et s'offrir le plaisir du teaser… Au programme, donc, pour l'instant: 

Tristesse de la terre, d'Eric Vuillard. Sous-titré "Une histoire de Buffalo Bill Cody", et paraissant dans la collection "Un endroit où aller", aux éditions Actes Sud, ce récit d'environ cent cinquante pages s'interroge sur la notion de spectacle à travers le phénomène du Wild West Show.

Goldberg: Variations, de Gabriel Josipovici, éd. Quidam, traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner. Paru en 2002, ce roman de Josipovici, dont vous avez peut-être déjà lu Tout passe et Moo Pak, est une ode aux vives et aux vertus de la lecture, à la conversation et à quelques bonshommes comme Shakespeare et Homère.

Le soleil, de Jean-Hubert Gailliot, éd. L'Olivier. 530 pages, une table des matières de 6 pages, avec une petite centaine de pages imprimées sur du papier rose: l'objet intrigue. Il y est question d'un manuscrit volé. Chouette.

Les barrages de sable, traité de castellogie littorale, de Jean-Yves Jouannais, éd. Grasset. Vingt textes, stimulants, surprenants, libres, qui parle de castramétration, de Cadiot, de bibliothèque rose. 

Selon Vincent, de Christian Garcin,  éd. Stock. Quatre récits séparés par le temps et l'espace, mais avec pour pivot un drame commun. On salive d'avance.

Terminus radieux, d'Antoine Volodine, éd. Seuil. Six cents pages au fin fond d'une Sibérie radioactive où le rêve s'obstine. "Il n'y a plus d'araignées, dit Hannko Vogoulian." Brrr.

L'envoleuse, de Laure des Accords. Un premier roman magnifique qui sort aux éditions Verdier – un texte soleil noir, hanté par la prose de Rimbaud, épiphanique à souhait jusque dans l'écriture.

Voilà voilà. Ça fait déjà pas mal de lecture, non? Mais bon, j'ai peur que ça ne suffise pas à remplir mon été. Alors, si jamais des éditeurs ou des attachées de presse bienveillant(e) lisent ce blog, qu'ils/elles sachent que je serais ravi de recevoir les nouveautés des auteurs suivants: David Foenkinos, Jean-Marie Rouart, Olivier Adam, Frédéric Begbeider, Aurélien Bellanger. Allez, je promets même de ne pas en parler sur Le Clavier cannibale si je les reçois.

jeudi 19 juin 2014

Le tourne-page de Joël Dicker

Le roman de Joël Dicker – La vérité sur l'affaire Harry Québert – vient de paraître en traduction anglaise aux Etats-Unis. Malheureusement, la traduction littérale du titre – The Truth about the Harry Québert Affair – ne rend pas vraiment justice au subtil jeu de mots présent dans le titre français, où n'importe quelle oreille un tant soit peu attentive entend distinctement: "la vérité sur l'affreux haricot vert", indice permettant de voir dans le roman de Dicker une réécriture du mythe de Jack et le haricot magique. Mais laissons là les histoires de géant.

La critique du New Yorker, Alice Gregory, s'est vaillamment infligé la lecture de notre sémillant goncourable. Elle avait déjà croisé Dicker lors d'un repas promotionnel organisé par Penguin, et avait dû se taper les propos éclairés de ce dernier sur la littérature française – "ennuyeuse", "difficile", "des histoires de gens qui mangent des œufs pendant qu'il pleut" etc –, aussi était-elle préparée à la lecture de son "tourne-page" (page turner). A l'instar de ses confrères, elle n'a guère été emballée. Newsday a  qualifié son roman de "machine lourdingue" tandis que le Washington Post parle d'un "pensum obèse". Mais Alice Gregory a su mieux que quiconque comprendre l'utilité de ce livre:
"C'est le genre de roman que vous recommandez à un ami éploré ou à un collègue appelé à faire partie d'un jury – bref, à quelqu'un dont les facultés critiques ont été provisoirement mises en suspens et qui essaie d'oublier qui il est et où il est."
Penguin a tiré le livre à cent vingt-cinq mille exemplaires. Espérons que les jurés éplorés se l'offriront entre eux…

mercredi 18 juin 2014

Lot 49 chez Mollat, c'est ce soir !



David Vincent, savant fou à la librairie Mollat et grand vizir aux éditions L'Arbre Vengeur avec Nicolas Etienne, a décidé de consacrer un bout de vitrine et une soirée à la collection Lot 49. Pour l'occasion, je serai ce soir (si j'arrive à choper a fuckin' train…) en terre bordelaisienne pour causer du pourquoi, du comment et aussi du parce que de plein de bonnes choses en rapport proche ou lointain avec l'encre et le papier.
Voici le sympathique petit topo qu'a concocté Mister Vincent sur notre collection:
"Créée en avril 2004 par Christophe Claro et Arnaud Hofmarcher, la collection « Lot 49» des éditions du Cherche-Midi fête son anniversaire, une bonne occasion pour nous d'organiser une rencontre et un concours afin de vous la faire connaître.
C'est en hommage au livre de Thomas Pynchon, Vente à la criée du lot 49 que la collection tient son nom. Dans la lignée de cet auteur, elle propose à ses lecteurs de découvrir des œuvres ambitieuses mais également dérangeantes. Des auteurs tels que Richard Powers (Le temps où nous chantions) ou William H. Gass (Le Tunnel) se retrouvent donc sans surprise à sa tête. On y trouve également des ovnis littéraires comme Brian Evenson (La langue d'Altmann) ou William Vollmann (La tunique de glace).
Dernièrement, nous avons tout particulièrement apprécié L'univers de carton de Christopher Miller, un roman humoristique et sur la création qui analyse la vie et l'œuvre d'un grand écrivain de science-fiction par un homme qui lui voue une grande admiration et un autre qui, au contraire, le méprise royalement."

C'est donc aujourd'hui, mercredi 18 juin, et c'est à 18h00, au « 91 », rue Porte-Dijeaux, librairie Mollat. Venez très beaucoup!

P.-S.: Rien à voir avec Mollat, mais bon, on est le 18 juin, alors on en profite pour demander la dépénalisation totale du cannabis, de son usage, sa possession, sa culture (autoproduction) ou son introduction sur le territoire français en quantité de consommation courante.

L'écran méchant

Internet va-t-il enterrer le roman sérieux ? A cette question, posée il y a quelques jours par le journal The Guardian, l'écrivain Tim Parks, emboîtant par ailleurs le pas à des déclarations similaires de Will Self, a répondu sans hésitation par l'affirmative. Selon lui, l'attention du lecteur moderne est bien trop sollicitée par l'internet; sans cesse fragmentée, elle ne se concentrera plus sur des lectures complexes. "Le livre ne peut pas concurrencer l'écran", conclut-il. Mais qu'est-ce que Tim Parks appelle un "roman sérieux"? Il définit ainsi le type de livres menacés par Tweeter et Candy Crush: "le roman doté d'une prose élégante et hautement distincte, d'une finesse conceptuelle et d'une complexité syntaxique". Défini ainsi, le roman semble en effet voué à disparaître. Mais il n'est pas sûr que ça soit Youtube qui portera un coup fatal à la prose élégante et la finesse des idées… On sent bien dans les propos de Parks une nostalgie pour une littérature de classe, et il semble confondre belle ouvrage et prose audacieuse. Peut-on parler de prose "élégante" concernant Céline? De finesse conceptuelle chez Faulkner? 
Pour John Banville, qui réagit aux propos de Parks, et la question du Guardian, pas d'inquiétude à avoir. De toute façon, selon lui, les lecteurs "sérieux" sont environ deux mille et il faut faire avec. La plupart des gens se fichent pas mal de l'art, ils ont d'autres soupapes. Pas la peine de faire du prosélytisme… D'ailleurs, Banville se passerait bien de Faulkner, aussi la disparition de ce genre de romans ne l'affecte guère.
Une fois de plus, on assiste à la parade de cet épouvantail moderne: le trouble du déficit de l'attention. Le lecteur moderne est soupçonné d'être comme un enfant, incapable de fixer son attention sur quoi que ce soit de "complexe". C'est possible, mais n'est-ce pas précisément le pari de la littérature que de bousculer et fabriquer des lecteurs? Peut-être ne peut-elle en fabriquer qu'un certain nombre? Peut-être ce nombre est-il sujet, au fil des époques, à des contractions, des variations? Depuis quand le nombre de lecteurs est-il garant de l'audace d'une littérature?
Bien sûr, on peut avancer que les technologies actuelles, pilotées par des puissances économiques plus rouées que les anciennes et balourdes dictatures, ont bien compris que l'écran était un grand capteur d'énergie et de pognon, et qu'un individu plongé dans une catalepsie spéculaire basée sur la fragmentation et la répétition tendait à poser moins de problèmes et à consommer plus.
Les romans faciles, les romans bâclés, les romans paresseux: sont-ils le fruit d'une sur-présence de l'internet? A l'évidence, non. Les romans complexes, novateurs, frondeurs sont-ils contrariés par la multiplications des écrans? Non plus.
Qu'est-ce qui menace la littérature sinon les écrivains eux-mêmes? Si, effectivement, certains intègrent la prétendue menace de l'internet et se sentent en position de concurrence, alors, oui, ils risquent de vouloir s'adapter et de "customiser" leur écriture pour s'assurer le peu d'attention qu'apparemment est prêt à leur accorder le lecteur moderne. Kafka: "Tu es le problème à résoudre. Pas un écolier à la ronde."


Tel est prix qui croyait écrire

Ah, c'est le mois de juin, l'année littéraire touche à sa fin avant une rentrée qui promet (ou menace?) d'être riche (hum) en chefs-d'œuvre (Beigbeder, Nothomb, Rouart, Olivier Adam, Foenkinos, Besson, Delacourt…). Les températures ont remonté. Les trains prennent le frais dans les hangars. Tout est calme et serein.

Bon, d'accord, quelques prix littéraires ont été décernés, mais vraiment très peu. Pas plus tard que la semaine dernière, par exemple, c'était le désert. Trois fois rien, on vous dit: le prix littéraire des collégiens du Bessin a été attribué à Y.-M. Clément; le prix Françoise-Sagan a été attribué à Julia Kerninon; le Prix littéraire de la Porte Dorée a été attribué à Julien Delmaire; le Prix littéraires Sten-Kidna été attribué à Yann Gerven; le prix du Livre-Inter a été attribué à Céline MInard; le Grand Prix Littéraire André-Soubiran a été attribué à Philippe Cavalié; le prix littéraire d’Onet-le-Château a été attribué à Yaël Hassan; le prix littéraire Les Mots Dits a été attribué à Maxence Fermine; le prix littéraire CM2 de l’école publique de Plouha a été attribué à David Walliams; le prix littéraire de la Slab a été attribué à Jean Mopin; le prix littéraire Jeune Mousquetaire a été attribué à Sophie Van Der Linden; le prix littéraire Baie des Anges a été attribué à Sylvain Tesson; le prix littéraire Notre Dame de Sion a été attribué à Atiq Rahimi; le prix Littérature-monde a été attribué à Carole Zalberg; le prix Littérature-monde étranger a été attribué à Jospeh Boyden; le prix littéraire Valéry Larbaud a été attribué à Frédéric Verger; le grand prix de poésie Louis Montalte a été attribué à Jean-Pierre Boulic; le prix du Grand-Ouest a été attribué à Fanch Le Hénaff; le prix littéraire des lycéens et apprentis de Bourgogne a été attribué a Sandrine Collette; le prix Goya découverte a été attribué à Jean-Marie Defossez; le Grand Prix Jules Verne a été attribué à Romain Puertolas; le prix du livre Lorientales a été attribué à Elif Shafak; le prix SNCF du polar a été attribué à Ian Manook; le prix Acrolire a été attribué à Rémi Stéphani; le prix Ouest-France/Etonnants Voyageurs a été attribué à Lola Lafon; le prix littéraire Gens de Mer a été attribué à Isabelle Christophe Chabuté; le prix de la Compagnie de Pêches Saint-Malô a été attribué à Isabelle Condou; le grand prix des lectrices de Elle a été attribué à Laura Kasischke, le prix des Lycéennes de Elle a été attribué à Philippe Jaenada et Ruth Ozeki; et cetera.
— mais sinon, hein, c'était calme. Vivement la folie des prix d'automne.

mardi 17 juin 2014

Chercher l'erreur…

Les femmes, c'est encore les hommes qui en parlent le mieux: c'est ça, le message?

Ce que Kubrick comptait faire du fémur du tapir de 2001

Cher James,

J'ai cru comprendre que ton studio et toi envisagiez de tourner une suite à "2001: Une odyssée de l'espace", et ce malgré mes objections. Mon avocat m'informe que vous détenez l'option et que, légalement, je ne peux pas faire grand-chose pour vous en empêcher.
Toutefois, j'aimerais que tu saches que je suis en possession de l'accessoire du tournage "os de tapir" de 2001. Si jamais tu te risquais à lui donner une suite, sache que je compte t'enfoncer ce fémur dans le cul si profondément qu'il te faudra recourir à une intelligence extraterrestre encore inconnue pour trouver le moyen de l'en retirer. Je te le dis tout net: ne me fais pas chier.

Cordialement,
Stanley Kubrick

lundi 16 juin 2014

Comment taire / commentaire

Un article paru dans Slate – que signale Assouline sur son blog –, aborde, très superficiellement, la question des commentaires sur les blogs, et révèle que nombre de sites tendent à les bannir de plus en plus. Pourquoi? Parce que, selon Slate, les commentaires sont souvent lapidaires, agressifs, à côté de la plaque, et finissent par intéresser plus les lecteurs de reparties et autres trolls que les consommateurs d'articles de fond. Du coup, on verrait se développer une "culture de la moquerie", avec tous les effets pervers qu'on peut imaginer.
Alors, qu'en est-il du commentaire? Le problème est en fait assez simple. A la base, un article, plus ou moins approfondi, plus ou moins pensé, articulé, qui autorise les commentaires (après validation, souvent). Disons que la fenêtre est entrouverte. En revanche, il n'y a pas pas obligation de commentaire. Ni indication sur la nature possible du commentaire. Ce n'est pas une party. Et surtout, il arrive parfois, même souvent, que l'article n'appelle pas de commentaire.
Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à ajouter, rectifier? Non, bien sûr, mais une réponse appropriée exigerait de la réflexion, du recul, des recherches, autrement dit du temps. Or l'usage qui est fait d'internet repose sur l'immédiateté, le réactif, en conséquence de quoi le commentaire renonce à la temporalité de la glose pour se réfugier dans le déjà-là de la remarque. Au lieu de réfléchir et de décider si un commentaire est nécessaire, l'internaute, qui vit peut-être dans l'illusion que le monde électronique est une agora, voire un forum, recourt souvent au commentaire pour s'éviter la lecture intégrale (ou relecture) de l'article. Bref, la parole vient faire acte de présence et de réaction: je commente donc je suis. Comme si le silence de la pensée n'avait pas de valeur, étant invisible. Les réseaux – Facebook, Tweeter, etc. – fonctionnent d'ailleurs presque uniquement sur le principe du commentaire. Tout énoncé appelle d'autres énoncés. Mieux (ou pire): tout énoncé produit d'autres énoncés, qui le remplacent plus qu'ils ne l'enrichissent. C'est le principe infini de l'accrétion, qui fait l'économie de la mémoire et de la réflexion.
Bien sûr, ce serait négliger un aspect fondamental de l'interactivité du net: le convivial. Mais il semblerait que l'agressivité profite impunément de ce principe de convivialité. Comme si, au final, la masse des énoncés circulant était vécue et perçue comme un entité consciente, et que le commentaire devenait l'espace inconscient où libérer les pulsions. Bref, le commentaire agirait à la façon d'un ça. (Au fait, ne cherchez pas le surmoi, il n'a pas encore été inventé.)
Le fait est que commenter est souvent plus complexe que simplement exposer ses vues. Presque aussi complexe que se taire. Que disait déjà Al Capone? Ah oui : "Quand je voudrai votre avis, je vous le donnerai."


vendredi 13 juin 2014

La phrase et son origine


D’où vient la phrase ? Surgit-elle, nue, des eaux du langage, ou rampe-t-elle, hideuse, d’entre les caillasses de l’oubli ? Se forme-t-elle quand l’encre sèche, ou a-t-elle mûri ailleurs, dans une ombre aux vertus étranges ? Ce qui est certain, c’est que pour l’écrivain, elle est davantage qu’elle-même, autre chose que syntaxe : en elle grouille un peuple de possibles. Elle est à la fois ce qui précède tout commencement, la mesure de ce qui peut-être sera, la note sur laquelle régler les accords à venir. Elle semble à la fois creuse et pleine : promesse et accomplissement. Bien qu’apparemment élaborée, quelque chose en elle semble préexister à sa maturation. Comme si c’était elle qui, orpheline, intruse, s’imposait à l’écrivain, qui la laisse advenir, et aimerait aussitôt s’y dissoudre.
Le 27 décembre 1910, Franz Kafka note dans son Journal :
« Mes forces ne suffisent plus à la moindre phrase. Oui, s’il ne s’agissait que de mots, s’il suffisait de placer un mot et que l’on pût s’en détourner, la conscience tranquille de s’être mis tout entier dans ce mot ! »
Le 12 juin 1923, « toujours anxieux au moment de rédiger », il écrit ceci :
« La consolation serait de pouvoir te dire : Cela se produit, que tu le veuilles ou non. Et ta part de volonté n’y contribue que faiblement. Plus que de la consolation, ce serait de pouvoir constater : Toi aussi tu as des armes. »
Ici, une tension cruciale se joue. A l’instant même où, face une « montée de langue », le je se sent spectateur, voilà qu’il entrevoit la perspective d’une guérilla. Ce sentiment d’être le témoin impuissant de la phrase, on le retrouve chez Lacoue-Labarthe, qui dans son livre précisément intitulé Phrase, fait cet aveu :
« Je sais qu’elle [la phrase] vient – ou qu’elle me vient, admettons-le ; je sais qu’elle est en effet attirée ; mais j’ignore d’où, et sais très bien que je l’ignorerai toujours. […] Ce que j’appelle la ‘phrase’ est en somme ce qui m’affronte, ce qui m’a toujours affronté à ce qui n’est pas et ne peut pas être, et vis-à-vis de quoi je suis à jamais sans rapport. »
D’où vient la phrase ? Il est possible qu’écrire ne soit pas de l’ordre du décidable, qu’il n’y ait pas de vouloir-écrire, mais plutôt le besoin – la nécessité – d’être poreux, d’entrer dans le langage et de laisser entrer le langage en soi – un peu comme le ver qui, mangeant la pomme, peut dire : je suis dans la pomme, puis la pomme est en moi. Alors, une fois acquis le principe d’un pacte dévorant, la phrase peut advenir, entrer en formation, s’abandonner elle aussi à un processus sans doute dangereux. Faire des phrases : écrire est tout sauf cela. Car c’est la phrase qui nous fait, nous fonde – et, parfois, aussi, nous défait – nous désarme.


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Franz Kafka, Journal intime, trad. Pierre Klossowski, Grasset (1945)
Philippe Lacoue-Labarthe, Phrase, éd. Bourgois (2000)

jeudi 12 juin 2014

Poelvoorde : ni bite ni couteau


Il est une bonne fois pour toutes Benoît Poelvoorde. C’est comme ça. Pas moyen d’échapper à sa voix qui semble produite par ses épaules après assentiment de son front baissé, lequel s’efforce de dissimuler un regard qui peine à remonter. L’attaque de ses phrases, d’abord plainte, puis contrition et enfin demande. Ses yeux, qui semblent interroger tout en plaidant, la froideur de ses muscles quand on sent bien qu’il y a brasier sous crâne, ses bras soudain longs qui ne veulent pas rester collés à des côtes qui déjà claquent et actionnent le soufflet du torse, qui se bombe un court instant, bravache.
Charisme discret de la faiblesse qui s’obstine, tient bon. Sa voix qui crépite, comme sortie d’un poste à galène ayant raclé le fond des océans. En lui, l’impatience prend son temps, se peuple, elle dialogue avec la dérision, décide ce qui est possible : un silence, un geste, une bégaiement. Qu’il joue les benêts, les empêtrés, les malheureux, les arrogants, il joue toujours le même jeu dangereux : celui du corps prêt à exploser, parce que traqué par la malchance. Saltimbanque de la dépression. Son corps s’avance toujours en promontoire de sa parole. Quand il parle, ses mains ont déjà avoué ou menti. Tout lui est impact – il négocie avec ses réflexes, ses tics, ses peurs, ses manies. Son jeu est une feuilleté de tergiversations et son charme naît de l’hyperbole de ses fêlures. On le voit se raviser, on le sent sur le point de s’effondrer, et quand il explose… tout explose, la mousse du corps redevient bois vert, le pantin se réarticule, Polvoorde sort de Poelvoorde. Il laisse le rire le fracturer et lui échapper, secouant le spectateur dans un même mouvement généreux et blessé.
Cette année, Poelvoorde invitera pour la deuxième fois ses amis comédiens à lire ses auteurs favoris, à la faveur d’un festival dont il est le fondateur et le directeur artistique : L’Intime Festival, qui se déroulera pour la deuxième fois du 29 au 31 août, à Namur. Que lit Poelvoorde ? Oates, Modiano, Albert Cohen, Duras. A-t-il lu Beckett ? On le suppose, tant il est, à sa façon fébrile, un Keaton en perpétuel otage du réel. En tout cas, quand Poelvoorde parle de son festival, il n’y va par quatre chemins :
« Si tu viens avec ta bite et ton couteau et que tu dis : voilà, ça va être moi tout nu, le public est tout ouïe, il n’y a pas un bruit dans la salle, pas un strapontin qui bouge… Or ce n’est rien d’autre que la découverte d’un texte et la voix d’un acteur. »
Ecorché/caché, Benoît Poelvoorde ? Il est comme ça. Ouais le secret ça coupe et ça donne, oh, oh, faut que j’moove sans fin du venin qui me fait mal au cœur quand le serpent chaloupe et console.

mercredi 11 juin 2014

Livres de garde et livres de table

Nous avons parfois, vis-à-vis des livres, une attitude de caviste. Tel livre nous semble de garde et l’on se dit qu’on l’appréciera mieux d’ici quelques années, quand il aura vieilli (alors que c’est nous, bien sûr, qui auront pris de la bouteille). Parfois, nous n’osons l’aérer de peur d’être déçu : tiendra-t-il ses promesses ? Mais parfois, nous le sifflons presque sans respirer, comme si notre consommation passait avant notre délectation. Nous le dévorons, comme si, d’œnophile, nous étions subitement devenus carnivores. Notre soif, notre appétit, d’où viennent-ils ? De nous ? Du livre ? Ou du trajet qu’a parcouru le livre avant de se couler dans notre verre ou de rissoler dans notre poêle ? D’où vient le livre ?
La liste des facteurs qui président à l’arrivée d’un livre entre nos mains est aussi longue que complexe, et même si l’on se croit seul dans le face à face avec la page, une fois venu le moment – intime – de la lecture, le livre n’en reste pas moins chargé, tel un souvenir se découvrant freudien, d’une myriade de parasites.
Qui nous l’a offert, quelle était notre humeur quand nous l’avons acheté en librairie, qui nous l’a prêté et surtout pourquoi, combien de temps l’avons-nous laissé prendre la poussière, pourquoi l’avons-nous arraché à sa poussière, pourquoi à ce moment-ci, et pourquoi n’avons-nous pas dépassé la première page, etc. On pourrait ajouter à ces conjectures d’autres paramètres, plus culturels : connaissons-nous l’auteur, avons-nous d’autres livres du même auteur, est-ce le thème (signalé quelque part, en quatrième de couverture, dans la presse, etc.) qui nous a poussé vers lui, est-il publié par un éditeur en qui nous avons confiance ou au contraire dont nous n’avons pas aimé la dernière publication ? Il faudrait parvenir à dessiner la toile d’araignée au centre de laquelle nous nous recroquevillons avec le livre-mouche. Mais peut-être est-ce nous, la mouche, auquel cas ce serait le livre qui, usant des vibrations des nombreux fils au moyen desquels nous avons cru le ligoter, a réussi à nous enrober dans sa chitine d’encre et de papier ?
Un livre offert par quelqu’un qui nous indiffère n’a sans doute rien à voir avec un ouvrage glissé sous l’oreiller par la personne dont le corps nous est le plus familier et l’esprit le plus proche. Ce peut être pourtant le même livre. De là aussi notre gêne quand quelqu’un qui nous agace conseille devant nous un livre qui nous est cher.
Pourtant, la force des livres – de certains livres – vient sans doute de ce qu’ils résistent à cette chaîne de madeleines qui auraient dû nous les rendre insécables d’un être, d’un moment, d’une situation. Comme s’ils avaient pris en otage un proche ou un lointain pour mieux nous circonvenir ou nous empêcher d’accéder jusqu’à eux. Mais parfois, ils effacent, du moins le temps de la lecture, jusqu’à l’ombre de la personne/du contexte qui nous a poussé dans leurs poches – que se passe-t-il ? Sont-ils profonds ? Détachés ?
Parfois, nous ne lisons qu’en état télépathique. Chaque ligne fait vibrer l’écho d’une voix, la courbe d’un geste – est-ce nous qui voulons demeurer attaché ou est-ce l’autre qui a si bien choisi son appât que nous y mordons comme si nous étions gardon ? Un livre vient toujours d’eaux troubles.
Ce qui est sûr, c’est que lorsque l’écrivain écrit, il s’absente de ce débat. Il ne se préoccupe pas, a priori, de tous ces coquillages qui feront accrétion sur la carapace de son livre. Il n’écrit pas pour un pécheur précis : pas pour les solitaires qui portent des bonnets en laine, pas pour les hommes d’affaires mariés de plus de quarante ans, pas pour les amis des animaux qui aiment les vestes en velours. Encore moins pour les amis des animaux qui aiment les vestes en velours et tentent de faire passer un message aux hommes d’affaires mariés qui en pincent pour les solitaires à bonnet – même si, bon, reconnaissons-le, certains écrivains essaient de le faire, et souvent, ma foi, ils trouvent leur public, mais hélas, ils ne pourront jamais dire, vu les moyens médiatiques mis en œuvre, que leur public les a trouvés : leur surexposition les prémunit du plaisir qu’il y a attendre que naisse le lecteur.
Maintenant, prenez le livre que vous êtes en train de lire – et demandez-vous comment il est parvenu jusqu’à vous et si votre lecture a gardé les traces de ce cheminement et s’en trouve modifiée – magnifiée, amoindrie, déformée, enrichie, etc. Vous aurez, je crois, matière à un autre livre. Et à d’autres cheminements.

mardi 10 juin 2014

Découvrons l’œuf (Le monde expliqué à vous, Episode 2)

J’aimerais vous parler de l’œuf. Cet animal a rarement été étudié, car il a souvent été considéré comme une pierre qu’on ne peut casser qu’une seule fois. Rendons-lui justice, car c'est un des rares animaux à ne savoir s’épanouir que sous des températures très précises. Très jeune, l’œuf apprend à s’endurcir, et il peut être mortel si on le lance avec la force idoine. Comment fait l’œuf pour s’endurcir à ce point ? Il plonge, tête la première, dans de l’eau bouillante. S’il n’a pas d’eau bouillante sous la coquille, il dépérit.
Parfois, l’œuf, en souvenir de sa mère la poule, décide de vivre et mourir en coque. Son calvaire dure trois minutes et douze secondes, après ébullition. Le temps que met l’eau à bouillir, la température de l’eau au départ, le volume d’eau, la circonférence de la casserole, la taille et le poids de l’œuf : bizarrement, tous ces paramètres importent peu – c’est trois minutes et douze secondes après ébullition. En revanche, quand les trois minutes sont écoulées, l’œuf, qui sent que son heure approche, continue de s’endurcir – voilà pourquoi il vous reste genre douze secondes pour le bouffer à votre convenance.
Mais l’animal œuf préfère décéder dur. Pour cela, il s’octroie dix minutes après ébullition. Pourquoi dix minutes ? C’est très simple. Mettez n’importe quoi de vivant pendant dix minutes dans de l’eau bouillante et faites-moi signe s’il bouge encore. Sachez-le : dans la vie, dix minutes, quelle que soit la situation, c’est déjà pas mal, toutes les études le prouvent et l’œuf le confirme.
Il y aurait eu, autrefois, une espèce d’œuf dit « œuf au plat » (ou « œuf à plat »), mais on a dû mal à imaginer cet animal ovale sous la forme approximative d’une amibe.
Certains explorateurs ont signalé avoir rencontré des œufs mollet. Laissez-moi rire. L’œuf mollet est un mythe culinaire. L’œuf mollet n’est ni plus ni moins qu’un un œuf dur raté ou un œuf à la coque raté. Rien que le mot de « mollet » devrait vous faire tiquer : c’est le mot « mou » mais hyper mal déguisé.
Il arrive également que l’œuf, qui vit en meutes, s’adonne au carnage. On appelle ces sombres batailles des omelettes. Comment se déroulent-elles ? Les œufs se rassemblent dans une cuvette, ils s’écharpent, se battent, se fouettent, ce n’est pas joli à voir, le jaune coule, il y a des cris. Vous pouvez vous-même recréer en jatte ces terribles affrontements. Mais rajoutez d’autres ingrédients, parce qu’une omelette aux œufs et rien qu’aux œufs, c’est très primitif et pas franchement goûtu. C’est comme si vous faisiez un gâteau juste à la farine.
Des scientifiques peu scrupuleux ont tenté de créer en laboratoire une espèce d’œuf monstrueuse, qu’ils ont appelé « l’œuf en gelée ». On vous déconseille cette aberration. D’ailleurs, ma femme n’aime pas les œufs en gelée, donc je n’ai aucun scrupule à m’en faire le détracteur inlassable. Un œuf en gelée. ? Et une couille de gnou confite dans de la marmelade, ça vous dit ? On croit rêver.
Mais j’allais oublier le plus important. L’œuf, comme la plupart des animaux à l’exception de la burrata, doit sa survie à l'esprit de meute. La meute d’œufs se compose de six, parfois douze éléments et vit dans des grottes alvéolées. Enfin, pour ne citer qu’un seul aspect du folklore des œufs, citons, Pâques, une époque pendant laquelle les œufs se la jouent Woodstock et se peinturlurent comme des hippies.
Sachez en outre qu’un œuf, étant doté d’une racine carrée, peut se diviser en trois, et que s’il était plus petit, cubique et orné de points noirs, il serait comparable à cette bête étrange dont je vous parlerai peut-être un jour : le dé.

lundi 9 juin 2014

Découvrons le billard (Le monde expliqué à vous, Episode 1)

Existe-t-il des traités philosophiques sur le billard ? Je l’ignore. Mais le fait est que ce jeu a le rare mérite de pousser l’être humain à s’illusionner sur ses compétences (je parle, bien sûr, du pékin moyen jouant au billard, pas du professionnel qui s’y adonne comme un physicien titillant les particules atomiques). Donc, quand vous jouez au billard, vous êtes confronté à un  paradoxe : d’une part vous vous doutez qu’il préexiste des lois physiques, que des forces sont en jeu, que ça se joue au millimètre près, que les angles ont ici leur importance, que la taille et le poids de la bille doivent être pris en compte, que les bandes et les rebonds, les trajectoires, la queue, le bleu (souvent rouge) qu’on met sur le procédé ne peuvent être négligés – bref, d’emblée vous pigez que vous n’avez aucune chance de réussir un beau coup ; mais d’autre part, vous avez vu des films avec Paul Newman, et quelque chose en vous est persuadé que le panache – ou le hasard, ce borgne sourd qui marche en crabe – est possible.
En fait, l’astuce consiste à ne pas dire à l’avance le coup qu’on espère exécuter, et à suivre le parcours de la bille d’un air entendu. Si elle rentre dans un trou, retroussez la lèvre supérieure en prenant l’expression de celui qui contrôle le monde et ses dépendances. Si la bille s’arrête devant le trou, clignez des yeux et soupirez très discrètement, comme si, bien sûr, vous vouliez qu’elle s’arrête là, précisément, car ça permet de bloquer l’accès au gouffre, tant convoité par l’adversaire. Bon, si votre bille fait ostensiblement n’importe quoi, ne montrez aucun signe de déconvenue. Gardez l’air cryptique de celui qui sait très bien ce qu’il fait mais n’a aucune intention de dévoiler sa stratégie. Si la boule blanche tombe dans un des six trous, ne poussez pas de cris. Penchez la tête, faites une vague moue intriguée, puis tendez votre queue (on se comprend, hein) et vérifiez qu’elle n’est pas voilée.
En revanche, si vous tapez n’importe comment la bille et que vous la mettez, contre toute attente et toute logique, dans un trou, après quatre improbables rebonds, frottez-vous le front d’un air rassuré et murmurez : c’était pas gagné, mais parfois ça marche.
Bon, si vous ne parvenez à mettre aucune bille dans un des six trous, ne vous laissez pas abattre. Remuez de plus en plus les doigts en prononçant à voix basse mais audibles les mots « putain d’arthrite » (ou « saleté d’arthrose »). Mais surtout, croyez au hasard – et respectez certaines règles évidentes :
1/ la précision absolue ne s’obtient pas uniquement en plissant les yeux comme un pervers et en restant huit minutes immobile ;
2/ taper fort est jouissif mais quand la bille décolle et fonce vers le front de l’adversaire, sachez-le, vous ne ferez pas l’objet d’un culte ;
3/ n’oubliez jamais la couleur des boules qui vous sont attribuées, en cas d’erreur vous perdriez toute crédibilité – et je parle d’expérience ;
4/ n’admirez jamais la prouesse de l’autre, sinon vous n’êtes pas arrivé ;
5/ n’hésitez pas jouer parfois les yeux fermés, vous serez surpris de voir combien la cécité pallie l’incompétence ;
6/ si vous mettez la boule noire dans le trou, la partie est finie, c’est con, mais ça permet de voler une victoire talentueuse à l’adversaire, alors n’hésitez pas, si vous sentez que vous perdez vos plumes comme une poule dans un lavomatic, foutez la noire au gnouf ;

Le billard ne souffre pas la médiocrité, certes, mais vous verrez très vite combien la médiocrité peut s’enticher du billard. Sachez juste que de toute façon vous perdriez même au juke-box, qui pourtant n’est pas un jeu. Je parle, une fois de plus, d’expérience. (Cela dit, il me tarde de vous narrer mes exploits au bilboquet, un des jeux les plus injustement négligés par l’homme depuis la guillotine.)

vendredi 6 juin 2014

L'homme descend-il du signe?

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Les écrivains, pour la plupart, écrivent avec l’aide d’un traitement de texte. Ils tapent. Sur un clavier. Sur les nerfs, aussi, mais c’est une autre histoire. Mais ce clavier n’est pas tout jeune, il est le descendant de la machine à écrire. Or dette dernière a été conçue au départ pour le courrier et la comptabilité des entreprises, et non pour épargner aux nouveaux Voltaire le bruit crissant de la plume. Pourtant, l’écrivain, en s’emparant de cet engin comptable, s’y est adapté, même s’il lui a fallu maîtriser, au fil du temps, les diverses techniques permettant de biffer, surimposer un mot, faire des duplicata, etc. Puis est venu l’ordinateur et son traitement de texte – oui, parce que sans word processor, l’écrivain serait devant ordi comme une poule devant un train électrique. L’écrivain, qui a commencé scribe, s’est un peu lassé de l’argile et n’a aucune envie de retourner au marbre de pépé, apprécie l’invention. Ce qu’il rate, il l’efface, d’un geste à peu près identique à celui qu’il fait quand il sonne chez son médecin: son index enfonce une touche. Adieu l’étrange bosse qui déformait l’extrémité droite du majeur (des droitiers). Certains s’y font, d’autres pas. Chacun a ses raison. Mais en gros, la verdict, c’est : Qu’importe le support pourvu qu’on ait l’inscription.
Ce qui a été modifié, pourtant, est essentiel, puisque c’est le rapport à la rature, laquelle est le fondement de toute écriture. Barrer n’est pas effacer, même si un trait rageur peut faire autant de ravages que la touche située en haut à droite du clavier, celle qui porte une flèche dirigée vers la gauche, vers le passé, comme si effacer c’était retourner dans le temps, alors qu’il est évident que raturer, pour l'écrivain, c’est progresser.
Autrefois, on pouvait conserver, fétichisme oblige, toutes les strates d’un écrit. Cela permettait d’en posséder l’archive feuilletée. Aujourd’hui, l’écrasement des x versions du fichier rend complexe, sauf précautions laborieuses, la genèse des écrits. En fait, c’est moins la postérité qui en souffre que l’écrivain, lequel est obligé, pour avancer, soit de faire appel à sa mémoire (la mémoire de ce qu’il supprime – ou n’aurait pas dû supprimer), soit, au contraire, de se laisser porter par cette amnésie permanente que lui propose un outil qui pourtant se targue d’une capacité mnésique de plus en plus pachydermique. Les possibilités infinies de modification sont en fait palliées par un déni du concept de brouillon. Ce qui s’efface n’a jamais existé.
La littérature contemporaine serait-elle donc l’amnésie + l’électricité ? On peut, distraction aidant, perdre plus de textes en une nanoseconde que si toute une ville brûlait. Et cela arrive. Qui n’a pas perdu des pages entières suite à une négligence (mais fais une sauvegarde toutes les six secondes, bon sang !) ou à une avarie technique (ah, t’as un PC ?) ? Finalement, la faillibilité de la machine ne fait que rendre plus pathétique et dérisoire la dimension de la perte : ce ne sont que des mots, des 1 et des 0 agglutinés. Et ce n’est pas les écrivains qui prennent le plus de précautions qui nous offrent les textes les plus durables, n’est-ce pas.
Mais le débat, s’il y a débat, est déjà obsolète. (Nous aurons été les dernières générations à pouvoir passer, en moins de quarante ans, de la plume sergent major à la machine à écrire puis à l’IBM à boule puis à la machine dotée d’un petit écran rectangulaire puis au premiers ordinateurs, avec leurs imprimantes comme extensions indispensables, et enfin aux ordinateurs de la génération actuelle qui nous permettent déjà soit de taper quasiment dans l’air grâce aux écrans tactiles soit de dicter directement notre prose, via un micro.)
Les écrivains à venir, qui ne seront pas passés par des stades à faire rougir un darwinien (et ne connaîtront sans doute pas la nostalgie, cette touchante pathologie ancien régime), comment vivront-ils le rapport à l’écriture assistée ? Mais peut-être que si je savais quels outils les attendent dans les quarante prochaines années, je serais obligé de m’exclamer : Oh putain, ils ont dû grave ramer pour s’adapter…

jeudi 5 juin 2014

Ecrire le volcan plutôt que la lave


Dans son essai sur l’espionnage, intitulé Sur écoute (Minuit), Peter Szendy, s’interroge à un moment sur la « télécoute », c’est-à-dire une écoute panoptique, une écoute inséparable de la musique elle-même : la musique s’écoute, avant même l’audition. Il cite, à l’appui de cette intuition, Furtwängler, mais aussi, le précédant de peu, le musicologue Heinrich Schenker, dont Furtwängler expose ainsi la pensée :
« Certes, les éléments mélodique, rythmiques et harmoniques – en quoi la musique ultimement consiste – sont extraordinairement plus simples dans une symphonie de Beethoven que dans un morceau de jazz. [Dans un morceau de jazz] le tout se déroule comme un chemin à travers une jungle épaisse […] puis soudain la chose prend fin. Dans la symphonie de Beethoven, au contraire, la première mesure renvoie déjà à la cinquième, à la huitième, à la vingtième […]. Les relations entre les mesures, les thèmes […] génèrent une quantité de ‘complications’ qui, correctement comprise, surpasse tout ce que le jazz peut proposer autant qu’un organisme vivant, produit par la nature, surpasse infiniment en complication intérieure toute machine faite pas l’homme. »
Ne nous attardons pas sur la question des valeurs (Bach versus le jazz) ni sur la simplicité des machines (par rapport au biologique) : c’est peut-être un autre débat. Retenons en revanche cette idée de l’œuvre s’écoutant elle-même, non bien sûr pas complaisance, mais afin d’assurer la cohérence de son développement. Ne pourrait-on en dire autant de certaines œuvres littéraires, qui semblent pousser par le milieu, et déplacer sans cesse ce milieu, mais sans jamais que la partie, même nomade, perde de vue – d’écoute – l’ensemble pourtant en perpétuel changement. Même organique, une œuvre n’accède à la respiration que si elle se préoccupe à tout moment de ses parties autant que de son tout, de ses membres autant que du sang qui y circule.
Et de fait, quand on parle d’écriture, il faudrait non seulement parler d’écriture du mouvement (la phrase) mais d’écriture du devenir (l’ensemble), voire, pour décalquer le terme utilisé par Szendy, de télécriture. La pensée de la structure d’une œuvre écrite se ferait donc dans la même sphère d’écriture où se produit la phrase. Allons plus loin : même la simple prise de notes participerait de l’écriture, non pour être fétichisée, mais parce qu’il est impératif pour celui qui écrit de ne pas quitter le domaine organique du livre en cours : ainsi, donc, écrire la phrase, écrire la structure, écrire l’échec, les tâtonnements, écrire les doutes –tout cela serait déjà l’œuvre considérée dans sa gestation, serait déjà une forme « préhistorique » de brouillon. Ce qui manque à nombre de livres, ce serait donc précisément cela : il leur manque la télécriture. Ils s’écrivent à la façon d’un morceau de jazz, dans une succession d’instants concomitants à leur conception ; comme si, d’emblée, il y avait eu dichotomie entre le travail artisanal (la fabrique de la phrase) et la pensée de l’ensemble. Comme s’il n’avait jamais été envisagé que la pensée du tout puisse, déjà, ressortir de l’écriture.
Ainsi, lire Ulysse de Joyce ou Au-dessous du volcan de Lowry, ce n’est pas juste parcourir le déroulé d’une intrigue ou en décrypter le système de référence, mais apprendre à lire la façon dont l’œuvre s’est écouté en se faisant, c’est arriver à la lire non de façon supérieure (comme par en dessus) mais au contraire de l’intérieur, en l’entendant résonner en tous ses points, qui en outre sont en perpétuels déplacements. C’est lire ses turbulences, ses spirales, son peuple d’échos. Mais lire un organisme n’est évidemment possible que si ce dernier a été conçu comme tel : s’il n’est que poupée, mannequin, automate, alors la lecture ne saurait être que simple mécanique.
Evidemment, l’existence d’une pensée-écriture ne garantit en rien la puissance dynamique de l’œuvre produite, et certaines œuvres apparemment constituées de pures variations n’en sont pas moins saisissantes. Mais en faisant l’économie de sa propre pensée, une fiction risque de n’être que cela : une fiction, voire la fiction d’une fiction. Alors qu’au-dessous du volcan, qu’y a-t-il, sinon un autre volcan, qui couplé au premier forme un moteur d’exception ? Penser le volcan plutôt que la lave : tout un programme.