mercredi 24 juillet 2013

La fatigue du septième jour

Avec Servir le peuple, l’écrivain chinois Yan Lianke s’attaque, certes, sur le mode satiriste, voire fabuliste, aux rigidités du régime maoïste. En décrivant la liaison torride d’une femme de colonel avec un simple soldat, en montrant combien leurs ébats sont pimentés par des jeux iconoclastes – piétiner un buste du grand Timonier relance leurs jeux sexuels… –, il donne dans la farce, poussant la critique à un niveau en apparence mécanique qui fait de son roman une charge hénaurme. Mais il se passe pourtant autre chose, car si ses deux protagonistes semblent là pour ridiculiser l’esprit de propagande et de parti, leur liaison, elle, prend une tournure brûlante, qui curieusement rappelle les enfermés érotiques du cinéma japonais. Reclus dans une résidence militaire, ils découvrent, dans le sexe et ses variations, le paradoxe d’une jouissance portée à son paroxysme :
« Depuis plus d’un mois, ils étaient les maîtres de leurs instincts mais ils en étaient aussi les esclaves. Les jeux du sexe étaient presque devenus la substance et le but de leur vie. Ils avaient fait du sexe une chose à la fois banale et profonde, sans valeur ou d’une valeur inestimable, glorieuse ou méprisable, mais qu’ils ne pourraient jamais oublier. »
Cette négation de la valeur exacerbée nous ramènerait-elle sur les rives de la « dépense » selon Bataille ? Nos deux amoureux seraient-ils devenus l’objet même de toute consommation ? Quoi qu’il en soit, il leur faut, comme sous l’effet d’une nécessité inversée, retourner à un état édénique, redevenir eux-mêmes Adam et Eve, et ce au cœur même du péché. Ils décident donc de vivre nus une semaine et de s’adonner aux plaisirs de la chair sans discontinuer ou presque. Mais en tentant de recréer l’Eden à même la Faute, ils se retrouvent dans une délicate position, plus divine qu’édénique, comme si de leurs ébats pouvaient naître un monde, comme s’ils étaient en train de créer un monde orgasmique au-dessus duquel planait l’esprit non de Dieu (et surtout pas de Mao) mais de leur finitude:
« Grâce au ciel, ils pouvaient, pendant sept jours et sept nuits, s’enfermer tout nus, sans mettre le pied dehors, mangeant quand ils avaient faim, dormant quand ils étaient fatigués et reprenant leurs ébats dès qu’ils se réveillaient. D’abord, ils n’avaient pas déçu les espérances du ciel, mais avant que les sept jours et sept nuits ne fussent écoulés, la fatigue eut raison de leur enthousiasme. »
Il leur faudra recourir à certaines profanations politiques pour relancer la machine sexuelle… Comme si l’innocence, même nourrie de foutre, tournait à vide et avait besoin, pour contrebalancer ses intentions naïvement démiurgiques, d’en passer par la destruction et la trahison. Cette idée que le sexe, aussi confiné soit-il dans son propre mirage, a besoin d’affronter, violemment mais gaiement, la raison du politique, est sans doute la face la plus troublante de cette fable où, littéralement, deux êtres se désordonnent.
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Yan Lianke, Servir le peuple, traduit du chinois par Claude Payen, Picquier poche

mardi 23 juillet 2013

Des images qui bougent avec du son qui parle


Au deux tiers d’une blonde plantureuse

Vient un temps dans la vie d’un homme où, soit lassitude soit étourderie, il se plonge en bâillant dans la lecture d’Hôtesses très spéciales, roman de Joseph Benoist publié dans la série « Le Talonneur », édité par Pocket International (première édition 1973, © by Transworld Publications, imprimé en Italie par GEC-Rome…).

Paru peu après L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari, ce roman de gare a fait ce qu’il a pu lui aussi avec les moyens du bord, même si son entreprise de déterritorialisation a été nettement plus modeste.
Une « accroche » figurant en première de couverture, pratique éditoriale aujourd’hui désuète, nous ouvre la voie:
« C’est la fête à Neuneu… Je déquille deux arlequins, et les minettes se retrouvent sur la moquette, les fesses à l’air… »
Le propos peut sembler, de prime abord, assez abscons, alors qu’il se veut, on le sent, attractif. Ce qui est plaisant, avec l’argot, c’est que sa perpétuelle péremption en fait une curiosité souvent impénétrable mais toujours pittoresque. Plus le temps le rend opaque, plus il nous en met plein la vue.

Le roman policer l’a toujours absorbé comme un arsenic salvateur. Il est ce qui lui donne relief tout en le rendant, à terme, insoluble dans la comprenette. Est-ce parce qu’il semble, telles ces contrepèteries qui nous intriguent des années durant et qu’on n’ose même plus approcher, fait d’un alliage possiblement libidineux dont nous ne parvenons jamais vraiment à séparer les graveleux éléments ?

Pourtant, le secret le mieux gardé, dans Hôtesses très spéciales, n’est pas, en dépit des apparences, la blonde plantureuse, allongée nue sur un plaid en plein air, qui figure dans un cercle au dos du livre, comme si le lecteur, à son insu, ne savait lire que muni d’une longue-vue. Non, le plus étonnant se trouve à l’intérieur même du livre, à la page 63 de ce roman ni vraiment fait ni tout à fait à faire. En effet, la page 63, située à la charnière entre deux chapitres, comporte une publicité pour un autre roman de Joseph Benoit, intitulé Chasse-Neige, publicité assortie de la mention « les best-seller du jour », et de l’accroche suivante : « … Si je prends un infusion de tatanes dans les mandibules, j’accuse le coup mais je réagis… » et de la précieuse précision : « en vente chez votre librairie habituel ». Reconnaissons que les ouvrages comportant une publicité in medias res ne courent pas les présentoirs. En général, même fat, le livre ne se vante pas (se vendre est déjà pour lui assez problématique comme ça…).

Ce surgissement de l’autre au sein du même est-il préjudiciable à la lecture ? Est-il honteux ? Ou au contraire faut-il y voir la plus douce des prévenances ? Quelques mots murmurés, en pleine action, afin de promettre d’autres galipettes ? Ladite publicité aurait certes pu figurer en fin d’ouvrage. Mais peut-être qu’en la positionnant au premier tiers du roman, l’éditeur a pris en compte un risque majeur : celui que le lecteur ne finisse pas le livre.

lundi 22 juillet 2013

Lauth au volant, le bonheur au tournant

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Si les kilomètres étaient contés, ça serait une bonne ID. Grâce à Hubert Lauth et son beau bolide, Kilomètres conteurs, c'est chose faite.
Voici un livre qui aurait plu à Vialatte. Un livre qui s’est glissé dans la rentrée de janvier dernier sans faire d’embardée ni écraser la moindre plate-bande. Et continuera, n’en doutons pas, de négocier tranquillement les virages parmi ses confrères souvent moins bien carrossés. Il appartient à cette étrange tribu des livres dont le héros est inanimé (quoique…). C’est un genre à part, aussi hétéroclite que surprenant, et qui a le mérite de nous épargner d’absurdes intrigues et de navrantes psychologies. Le personnage principal de Kilomètres conteurs, premier roman d’Hubert Lauth, est un véhicule d’exception, puisqu’il s’agit de l’altière et endurante ID, sœur cadette de la DS, qui fit son apparition en 1956. Ici, donc, la phrase ronronne sous le capot de la page, le paysage change sous les yeux ébahis des phares, la suspension soupire d’aise et les roues tâtent de divers terrains.
Le voyage décrit et ressenti par l’ID de Lauth est certes géographique, mais aussi généalogique : toute une enfance à l’arrière d’une banquette, mais aussi dans le Tarn, et dans bien d’autres régions, à Paris, en Normandie, surtout dans la mémoire, qui est sensible, gustative, frisson. C’est un pèlerinage sensuel, à l’imagerie gourmande, qui sous des dehors de guide nomade, cherche à rendre tactiles, à la force des mots et des formules, les « zakouskis » du temps perdu, dans une France dite du Général, même si, en fond, passe et repasse l’ombre tutélaire d’un certain Jaurès.
L’ID, quant à elle, n’a pas son rétro dans sa poche, mais quand elle regarde une jolie fille s’engouffrer dans une bouche de métro, ça se passe ainsi dans l’habitacle ému :
« L’ID resta sur cette belle impression féminine qui vint se nicher dans la vitre côté passager, une forme de tirage argentique dont le verre Sécurit a le secret pour mettre en mémoire un souvenir. »
Hubert Lauth réussit sans dérapages ni tonneaux à réveiller l’authenticité du sensible et de la mémoire en recourant à un florilège d’images vibratiles, se jouant des mots comme un artisan parfumeur de fragrances. Par le truchement rutilant d’un voiture quasi présidentielle, mais qui sait se garer sous les platanes et emprunter les ruelles, d’une ID tout en suites et robinsonnades, l’auteur, en peintre du bitume comme du chemin caillouteux, nous rappelle que les émotions passées, afin de revenir nous hanter, se doivent de subir une minutieuse transformation, dont seule l’écriture a le secret. On ne ressuscite pas une voiture d’un coup de clignotant. Il faut savoir passer les vitesses, et Lauth le prouve à chaque paragraphe :
« Nouveau départ. L’ID  démarre. Elle se hisse, prend de la hauteur, quelques centimètres suffisent, et rejoint l’asphalte granuleux avec lequel elle tisse depuis peu une intimité kilométrique. Première, deuxième, troisième. Le changement de vitesse si fin, si féminin, chuinte dans le mouvement. Les platanes défilent et séquencent la vision de ce paysage de courbes et de vallons. On rentre. Sous la maison elle se glisse. Au garage. »
Et comme l’auteur est généreux, vous aurez droit en prime à la recette du boudin blanc d’autan (à ne pas confondre avec le vent d’autant). Bonne route !
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Hubert Lauth, Kilomètres conteurs, éd. Robert Laffont

samedi 20 juillet 2013

Ecrivains en bord de mer (3): Initial Bouquet



La journée d’hier (vendredi) fut riche et intense à la Chapelle Sainte-Anne. A 11h30, Bernard Martin, dans son impeccable chemise à rayures rose saumon qui lui permet de remonter tous les courants, se livra à une évocation de Joe « Je Me Souviens » Brainard, suivi d’un petit film-montage de 25 mn dont les séquences, faussement illustratives en regard des commentaires, firent resurgir une Amérique délicieusement sépia, où l’amitié était le personnage principal . Puis nous eûmes droit à une dégustation de bloody mary et après ça tout dégénéra, des dames d’une soixantaine d’années se déchaînèrent, une lascivité quasi pasolinienne s’empara des corps et un début d’orgie s’improvisa sur la scène – mais j’exagère sans doute.
L’après-midi, à 14h30, Stéphane Bouquet se lança dans un exercice à flux tendu : tenter de définir la spécificité américaine de la poésie américaine. (Je ne mets pas de guillemets dans l’exposé suivant, mais imaginez-les, car je retranscris les propos de Stéphane Bouquet). Partant de Wallace Stevens qui concevait le projet poétique comme « invention d’une nation dans la phrase », Bouquet opta pour une lecture « nationale » de la poésie américaine et de son émergence. Il s’agissait à l’époque d’inventer le peuple, la langue étant déjà là (Gertrude Stein). De remettre la poésie dans le grand bain de la littérature, en somme. Parallèle avec la danse, via l’American Document de Martha Graham : la danse se veut démocratique, toutes les parties du corps sont équivalentes, ce que prône également Merce Cunningham – du coup, translatez l’équation : corps/langue, scène/page : il conviendra que tous les éléments de la langue soient égaux. La page, conçue comme une espèce de champ où les choses sont à égalité. On assiste à un processus de démocratisation du poème, de la langue.
Là, quelques exemples : e e cummings et l’abandon des majuscules (tout nom devient un nom commun, on s’attaque à la hiérarchisation exhibée par la syntaxe, avec ce bel exemple où, au lieu de l’attendu « the moon smiles », cummings y va d’un « mo(smile)on » ; ou, à l’inverse, Emily Dickinson, qui multiplie les majuscules pour intensifier son rapport au maître (père ou dieu), bref, pour tout élever à la puissance de Dieu ; et enfin Gertrude Stein.
Bouquet convoque également William Carlos Williams et son fameux « pas d’idée hors les choses ». Il cite Jack Spicer (« le poème est collage du réel »), Whitman, rappelle les enjeux de la stratégie épique (présente dans Patterson, mais aussi chez Olson, Stein, et Pound – et dans une certaine mesure chez Eleni Sikelianos et son « poème californie ».
Plaisir d’entendre Bouquet lire les poètes américains, que ce soit Paul Blackburn ou Robert Creeley. Allez, on vous laisse sur un titre de poème de Frank O’Hara, « The Day Lady Died » (concernant Billie Holiday) et la difficulté de sa traduction. Je propose, faute de mieux, et en attendant : «dodo ladida ». Musique !

vendredi 19 juillet 2013

L’imperméable fascination des lettres

Partons de l’hypothèse – improbable mais séduisante – que chaque livre recèle une part d’extraordinaire – au sens littéral, c’est-à-dire quelque chose – un détail, un accroc, un fil dans la porcelaine – qui le distingue des autres, une anomalie qui ne soit pas directement imputable à sa substance textuelle mais erre à sa surface, dans ses marges. Ce peut être un coquelicot fané et aplati, retrouvé entre ses pages, ou une coquille rendant risible tel propos, une erreur de pagination, une tache singeant une forme révélatrice, bref, n’importe quel accroc susceptible d’arracher le livre à son ordinaire d’encre et de papier, un infime défaut, une particularité, une bizarrerie dont l’auteur ne soit pas le responsable direct.
Prenons donc au hasard un livre dans notre – interlope – bibliothèque de campagne. Il s’agit d’un essai, intitulé Traces, signé Ernst Bloch, paru dans la collection Tel de Gallimard. Notre quête sera brève durée, car le quatrième de couverture nous offre généreusement l’anomalie évoquée plus haut, et ce dans le cadre para-textuel. En effet, dans le texte de présentation figurant au dos de l’ouvrage (texte hélas anonyme), on tombe sur la phrase suivante, éminemment dissuasive :
« Ce bric-à-brac philosophique (imperméable à quiconque n’est pas fasciné par Munich ou Berlin des années 20), constamment déroutant […]. »
Voilà au moins un livre qui n’aura que des lecteurs deux fois avertis et largement acquis à sa cause, car le « club des fascinés du Munich des années 20 » ne doit pas briller par son nombre. En outre, combien parmi ses membres seront perméables à ce que l’éditeur nous présente, avec une franchise déconcertante, comme étant un « bric-à-brac philosophique ? A-t-on raison de mettre ainsi en garde le lecteur ? De pratiquer une sélection culturelle aussi rigoureuse ? Faut-il garder l’enceinte des livres, faire passer un test aux éventuels acheteurs ? L’honnêteté, ainsi poussée à son paroxysme, ne risque-t-elle pas d’étrécir cruellement le cercle potentiel des curieux ? Imaginez qu’au dos de La critique de la raison pure figure l’avertissement suivant : « Les personnes peu enclines à se vautrer dans l’impératif catégorique feraient mieux de passer leur chemin. » Ou qu’en préambule au Pinocchio de Collodi, on lise ceci : « Déconseillé aux nez fastes. » Arf.
Ne devrait-on pas, bien au contraire et systématiquement, entrer dans les livres par effraction ? S’y avancer, caché, afin d’en mieux éprouver la turbulente étrangeté ? Les aborder en pirate, avides de prises, et non rester, tout benêt, à se décrotter l’esprit sur le paillasson de leurs préambules en attendant qu’une main invisible nous fasse signe ? Quelque part, nous sommes tous des fascinés du Munich des années 20, c’est juste que nous n’en avons pas encore conscience. Mais notre nez ne demande qu’à pousser, nos catégories aspirent devenir kantiennes.
Un livre imperméable ? Allons donc ! Plût au ciel que le lecteur, en sus de pluie, soit acide.

jeudi 18 juillet 2013

Ashbery: Dans l'œuvre, le Vermont


Ecrivains en bord de mer (2)
 
Le carnet du Vermont (1975) occupe une place à part dans l’œuvre du poète américain John Ashbery. Ce dernier avait publié trois ans plus tôt le très remarqué Trois Poèmes et allait, juste après, Le Carnet, faire paraître un livre qui lui vaudrait les plus prestigieux prix littéraires américains – rien moins que le National Book Award, le National Book Critics Cicrcle Award et le prix Pulitzer. Comme le rappelle Olivier Brossard, dans sa passionnante postface, Le Carnet du Vermont passa presque inaperçu entre ces deux soleils. Il faut dire que ledit Carnet se démarque prodigieusement : non seulement c’est un livre « illustré » – puisque l’accompagnent des dessins de Joe Brainard – mais également un livre fracturé, diffracté, discontinu au possible.
La question se pose alors – et les critiques d’Ashbery ainsi qu’Olivier Brossard se la posent – de savoir s’il faut y voir une « erreur de parcours » ou plutôt un « chant du déchet ». Question pertinente puisqu’elle nous oblige à nous demander si l’œuvre, dans son déroulement et sa totalité toujours interrompue, autorise une lecture « presciente ». L’œuvre lue dans le a progression fantasmée, comme la page peut se lire dans l’imperceptible de sa mutation ? Ce qu’on rechercherait alors, ce serait moins les preuves d’une cohérence – l’auteur a droit de s’écarter – que les jalons d’une expérience. Ainsi, un livre par trop atypique dans un parcours poétique pourrait-il être compris jusque dans son errement, voire son échec.
Mais c’est sans doute présumer d’une excessive conscience de l’écrivain qui, même s’il cherche clandestinement à faire œuvre, ressent peut-être, parfois, une excitante réticence à se plier à ce concept, quasi tyrannique, d’œuvre. Réticence compréhensible : l’œuvre doit se faire d’elle-même, en puisant les matériaux de sa relance dans l’instinct de sa vaine survie. Elle n’a de raisonné que son insistance à revenir sur elle-même pour mieux se trahir et perdurer. Ses échecs lui importent plus, dans le présent de la création, qu’on ne sait quelles vaines victoires. Elle appelle le trébuchement au seuil même de l’élan.
Vient toujours (?) un temps, dans la fabrique de l’œuvre, où l’auteur éprouve la tentation – la nécessité ? – d’un sabordage, voire d’un sabotage, en tout cas d’une fuite, d’une sécession visant à devenir autre. Au diktat de l’œuvre en cours, il chercherait alors une esquive, une riposte. Démentir sa voix. Effacer ses traces. Brouiller non seulement les pistes, mais les regards portés sur ces pistes. Bref, se défausser, comme on dit aux cartes. Faire quelque chose de terrible. Moins l’attrait d’une marge que l’appétit d’un non-lieu. Se réfugier dans l’irrepéré. S’enfoncer, sans crier gare, dans le Vermont, hors géographie.
Ne serait-ce pas ce que nous dit Ashbery quand il écrit :
« Des choses, ciel de cuivre, arbres noirs. Certains gracieux, d’autres indifférents. La question est : des pierres qui s’accumulent sous la surface gonflent puis explosent à la lumière du soleil. Phénomène patient – enfin, pas vraiment. »

mardi 16 juillet 2013

Critique de la belote impure

J’entretiens un rapport assez paradoxal avec la belote. D’un côté, j’apprécie ce jeu, et y joue depuis une quinzaine d’années (mais seulement dix jours par an, encore que de façon intensive) ; de l’autre, je n’y comprends rien. Bon, j’ai un peu ce rapport avec tous les jeux : l’incapacité pathologique à en retenir, intégrer et maîtriser les règles. Chaque fois, même après m’être vaguement rappelé ce dont il s’agit, je suis persuadé que l’instinct, l’audace et une croyance absurde en l’existence du panache pourront m’aider à faire un pli. Impossible, cela va de soi, de compter de tête les atouts tombés – et d’ailleurs, c’est quoi l’atout déjà ? on avait dit trèfle ou carreau ? Qui a pris ? Hum. Quant au système de comptage des points, n’en parlons pas. Le valet s’appelle vingt ? Le neuf quatorze ? Euh, c’est sérieux ? Vous avez un valet et un neuf, ça fait donc trente-quatre, mais vous êtes censé annoncer quatre-vingt-dix. On ne me l’a fait pas. Et je ne parle pas des annonces, qui semblent inoculer l’art du poker là où on ne l’attendait guère. Cela dit, j’aime bien la belote. En fait, ce que j’aime surtout, c’est le fait que les autres 1/ comprennent les règles de ce jeu et 2/ s’agacent de ce que je ne les comprenne pas. Certes, je déplore très sincèrement mon manque de concentration et mon étanchéité à ces combinaisons de cartes somme toute assez simples. Mais ce qui fait pour moi le sel de la belote, c’est justement cette surdité visuelle (très différente d’une cécité auditive) qui me pousse systématiquement à balancer un dix alors que l’as a déjà eu la chance de rafler la mise. Comme si, à force d’ineptie tranquille de ma part, le hasard allait craquer et m’ouvrir les portes dorées de la bonne fortune.
Quant au tarot, n’en parlons pas. Là encore, même expérience catastrophique. Au lieu de compter les atouts qui tombent (et qu’il semble impossible de faire cohabiter avec les autres cartes, tant nos dix doigts n’en peuvent plus d’un tel éventail cartonneux), je me laisse fasciner par les dessins désuets, la splendeur du roi de trèfle, oubliant systématiquement que l’as n’est plus qu’un 1, et que le cavalier n’a rien à voir avec ce joueur de mandoline qu’on appelle l’excuse et dont il faut se défausser comme si c’était un cousin honteux qu’on n’ose inviter aux réunions de famille. Tout le vocabulaire m’est obscur, le chien, la garde, faire pipi ou je ne sais quoi. Il y a toujours ce moment bizarre où il faut appeler un roi, lequel en général fait le mort pendant trois tours, si bien que vous ne savez pas qui est ami et qui est ennemi, ce qui est assez perturbant. Imaginez qu’on fasse pareil au moment de la déclaration de guerre, on aurait l’air fin, tiens.
J’ai tenté de comprendre le pourquoi de mon blocage au tarot et à la belote. Ça m’a pris quinze ans mais j’ai fini par comprendre. La carte n’est pas le territoire – cette vérité, qui préside aux prolégomènes aux systèmes non aristotéliciens et à la sémantique générale de Alfred Korzybski, est ici souveraine. Les cartes ne dessinent aucun paysage. Or le seul jeu auquel j’excelle est ce jeu qui condense et glorifie en lui l’essence de toute spatialisation, ce jeu magnifique que plus personne ou presque ne pratique et qui quasi deleuzien : le bilboquet. (Sinon, oui, je triche au Monopoly et quand je joue au Scrabble, je préfère les mots longs qui ne rapportent rien.)

Quand Bon fantascope Proust


Ecrivains en bordée, c’est parti !
C’est demain mercredi qu’aura lieu l’inauguration de la manifestation littéraire « Ecrivains en bord de mer », manifestation de qualité qui se déroule chaque année à La Baule sous l’égide de Bernard et Brigitte Martin. Rendez-vous est donc pris, dans la fraîcheur de la Chapelle Sainte-Anne, où auront lieu nombre de… Stop ! On n’est pas là pour écrire des articles de journaux, hein. On préfère vous dire que, avant les discours officiels (dont on guette  avec impatience les incontournables métaphores sur plage et pavé…), auront lieu deux moments qui promettent. Tout d’abord, Jacques Roubaud lira des passages de son Ode à la ligne 29 des autobus parisiens, et concernant ce recueil nous renvoyons au post que nous lui avons précédemment consacré sur le Clavier. Ensuite, en avant-première, François Bon se livrera à une performance autour de 100 questions proustiennes. Pourquoi ? Parce que Bon vient de terminer un livre intitulé Proust est une fiction, livre qui sortira en septembre au Seuil dans la collection Fictions & Cie (titre qui nous ravit, d’autant qu’il nous rappelle celui de Robert Juan-Cantavella, Proust fiction, qu’a traduit Mathias Enard pour Lot49…). 

Le danger des livres sur Proust, c’est qu’ils vous donnent assez vite envie de les refermer pour replonger dans La Recherche. Grâce à Bon, on parvient à résister à la tentation, d’autant plus qu’il cite abondamment, au gré d’un découpage subtil, des passages du grand livre. Proust est une fiction n’est pas une fiction sur Proust, enfin pas vraiment, c’est plutôt, en cent blocs, une relecture de cette lecture écriture qu'est Proust, un réapprentissage de notre conscience et compréhension (et sensation) de l’œuvre proustienne, au prisme de ses lumières et de ses ombres.

Bon s’attache entre autres à la présence et l’émergence de l’objet nouveau dans la Recherche, tel que le téléphone, la photographie, l’aéroplane, la voiture, afin de mettre en relief une «poétique susceptible de se hisser à ces objets neufs, qui peuvent être considérés comme lui faisant violence ». Lire (et/ou relire) Proust à l’aune d’une fraîcheur et d’une pratique renouvelées : ce que fait Bon dans une langue en prise directe et empathique avec la rythmique proustienne. Revisiter, par exemple, le sacro-saint épisode de la madeleine autrement qu’en critique pâtissier ; recourir à la statistique pour faire l’appel des « poiriers » et des « voyageurs » au fil des pages ; permettre à Flaubert de nous rappeler qu’écrire c’est « construire notre possibilité d’erreur » ; distiller un parfum de pot d’échappement au tournant d’un chapitre (« odeur qui était comme un symbole de bondissement et de puissance » ;  revenir sur cette incroyable « extase raidie » que convoque Proust à l’heure des premiers décollages ; se demander pourquoi Venise et jamais New York…

Bon sait que revisiter une œuvre c’est tuer en soi le touriste distrait pour mieux qu’advienne machiniste, magicien, l’amoureux des méandres. Et de fait, Bon s’écoule au milieu de Proust afin d’en éprouver les alluvions et les reflets, il le tourne et le retourne sans jamais lui couper la chique, grâce à un compagnonnage qu’on sait ou sinon devine aussi fidèle qu’exigeant. Et Bon d’allumer pour nous la lanterne magique de cette œuvre aussi circulaire qu’infinie.

Et la fiction ? Oh, la fiction est là, et bien là, plus réelle qu’on ne la soupçonnait : vous apprendrez ainsi que Proust et Baudelaire roulaient dans la même voiture et pour la même cause ou presque, que le petit Marcel est sans doute le fils caché d’Isidore Ducasse, et que quand l’auteur de la Recherche danse, c’est avec Kafka, merci Federico.. Il faut parfois être Bon pour faire pousser les fleurs du mal à l’ombre de Combray et recréer, à force de connaissance et de conviction, la terrible intimité entre l’homme qui dort et celui qui meurt.

lundi 15 juillet 2013

La pétanque, cet inconnu


Difficile de jouer à la pétanque sans être fasciné par ses nombreux rituels. Ici, comme partout ailleurs ou presque, ce sont les boules qui font l’homme. Sont-elles neuves et rutilantes que son propriétaire est immédiatement repéré et catalogué : un néophyte, qui plus est blanc-bec, possiblement parisien. Au contraire, si elles sont ternes et sales, comme cabossées de l’intérieur, c’est qu’elles ont vécu, roulé leur bosse et cogné leurs congénères, leur maître a donc de la bouteille, il sera respecté. Il y a en outre le cochonnet, qui est comme une boule qui aurait roulé trop longtemps et aurait fini, usure aidant, par n’être plus bonne qu’à jouer les leurres et à attirer les grands fauves que sont ces sphères d’acier striées très souvent de motifs géométriques censées les différencier mais ne faisant en réalité qu’ajouter à la confusion.
Les règles de la pétanque – ses lois, aimerait-on dire – sont assez simples et les rappeler ici n’a pas grand intérêt. Treize points suffisent à faire de vous une espèce de conquérant placide. Pour parvenir à vos fins, vous pouvez pointer, tirer ou faire un carreau : ce sont là trois méthodes distinctes, qui servent chacune un but précis. Pointer signifie en gros « faire de son mieux ». Tirer signifie « prendre un risque ». Faire un carreau signifie « se ridiculiser neuf fois sur dix ». Il y a aussi une quatrième méthode, que j’affectionne tout particulièrement, et que j’ai appelée le « roucoulage » : vous faites rouler la boule depuis vos pieds jusqu’au cochonnet, au mépris des irrégularités du terrain, en un mouvement aussi régulier qu’un chant de colombe. Ça marche rarement, et quand ça marche, ça n’épate personne. C’est comme si vous traversiez l’autoroute avec un déambulateur : on préfère détourner les yeux.
Mais le plus intéressant à la pétanque, ce sont bien sûr les pétanqueurs. Leurs attitudes, leurs poses, leurs silences. Chacun semble atteint d’une forme de folie bénigne, et sujet à des tocs que rien ne doit perturber. Untel masse sa boule comme si c’était le monde devenu pomme ; tel autre se passe toujours la main trois fois sur le genou. Celui-ci plie à peine les jambes, celui-là s’assoit franchement sur ses talons. On en voit qui inspirent, d’autres qui marmonnent. Certains on l’air en transe, ou profondément abruti. Quelques-uns lâchent même un râle, comme lors d’une volée au filet. La boule est lancée tantôt avec franchise, tantôt avec circonspection, certains s’en séparent comme à regret, d’autres l’expédient comme un courrier agaçant. Les hommes félicitent les femmes, même quand elles ratent leur coup (surtout quand elles ratent leur coup, d’ailleurs). Les vieux complimentent les jeunes avant de les réduire à néant. Quand il y a litige, le mètre-ruban rappelle que même le hasard est régi par des lois physiques. Quand la partie est finie, on s’embrasse, on se serre la main. Puis on s’éloigne pour mieux commenter la nullité de ses adversaires. On chicane, on pinaille, on conteste : l’important est de ne jamais donner l’impression de s’en foutre. La nonchalance n’est pas admissible. La pétanque est tension, pas détente.
Le plus fascinant est à coup sûr l’instant qui précède le lancer de la balle – hum, pardon: de la boule. Là, le pétanqueur donne toute la mesure de son être. On sent mijoter en lui des abîmes de réflexes,  comme si le primitif en lui se rappelait l'époque où il fallait balancer une pierre à la gueule du tigres à dents de sabre. Il étudie le terrain, jauge les perspectives (toujours trompeuses !), évalue les distances, infère de tout cela la force et la parabole de son tir à venir. Mais à chaque fois, quelle que soit son assurance, on sent au dernier moment poindre dans son regard comme un doute. Comme si le pétanqueur comprenait in extremis qu’il se livrait là une activité si absurde que seule la terre qui tourne pouvait apprécier son pataud déploiement d’énergie statique. C’est moins son art technique de la précision qui est en jeu ici que sa santé mentale. Il s’en faut à chaque fois de peu pour qu’il craque et cède à cette primitive et suprême tentation : empêcher l’imminente humiliation en se retournant contre ses adversaires, les massacrer à l’aide de ces dangereux boulets tribaux puis s’enfuir, plus léger, presque gai, en hurlant entre les pins un score démesuré.
Bref, une fois de plus, on m’a mis fanny.