vendredi 26 avril 2013

Jo-Jo Lapin et la poésie

Avis à la population: Pour cause de campagne (= pas de connexion), Le Clavier Cannibale s'arrête pour quelques jours – reprise cannibalesque prévue aux alentours du 3 mai, en direct de Draguignan (pour la 3ème édition des Escapades littéraires). En attendant, Le Clavier emporte dans sa valise assez de lectures pour tenir un siège (on n'est jamais assez prudent, mais on n'est jamais non plus trop prudent). Au programme, donc:

Un blanc, de Mika Biermann (Anarchasis), Le parti pris des animaux, de Jean-Christophe Bailly (Bourgois), Dachau Arbamafra, de Le Golvan (éd. Les doigts dans la prose), Comédie classique, de Marie NDiaye (Folio), Où as-tu passé la nuit? de Danzy Senna (Actes Sud), Ma vie sans moi, d'Armand Robin (Poésie/Gallimard), Monsieur Teste, de Paul Valéry (L'Imaginaire), Black Box, de Xavier Serrano (al dante), La chevelure de Bérénice, de Claude Simon (Minuit),  Les Bons Trucs de Jojo lapin,  de Enid Blyton (Hachette), Un jour, je serai prix nobelge, de Jean-Pierre Verheggen, (Gallimard), Wakefield de Nathaniel Hawthorne, Central cosmos, de Daniel Labedan (La Dragonne), Servir le peuple, de Yan Lianke (Picquier poche), Numéro d'écrou 362573 d'Arno Bertina (Le Bec en l'air), Lit national, de Joy Sorman ( Le bec en l'air)… Voilà. On a prévu large, c'est sûr mais bon, comme le disait récemment Eric Chevillard: 
"La littérature ayant tout de même pour mission de nous offrir une version plus acceptable de l’existence – non par son propos inévitablement aussi anecdotique que tout ce qui nous arrive mais par sa forme, surprenante, poétique, inventive et maîtrisée –, rien n’est plus inadmissible qu’un livre médiocre, qui aggrave la situation et ajoute à notre infortune."
En attendant, comme nous ne sommes pas des ingrats, nous vous laissons avec ce joli poème qui devrait ravir petits et grands :

      A force d'aimer
Les fleurs, les arbres, les oiseaux,
      A force d'aimer
Les sources, les vals, les coteaux,
      A force d'aimer
Les trains, les avions, les bateaux,
      A force d'aimer
Les hommes cherchent uniquement
       A se faire sucer la queue
Autant d'heures dans la journée que possible,
      A force d'aimer
Les enfants, leurs dés, leurs cerceaux,
      A force d'aimer
Les filles penchées aux rideaux,
      A force d'aimer
Les hommes, leur rage de ciel,
      A force d'aimer
Il devint, un jour, éternel

(C'est de Michel Houellebecq, ou de Maurice Carême, je ne sais plus, mais peu importe c'est de la  poésie — bon vent! )

jeudi 25 avril 2013

Quand Lowry rencontre Scorsese: de l'alcool au volcan et du sexe en taxi

Je vous entretenais l'autre jour de la lettre de Malcolm Lowry, Merci infiniment, et en particulier d'un film qui y faisait une brève apparition, Les Mains d'Orlac. Mais il se trouve qu'un autre film était caché dans cette lettre, et le hasard l'a fait resurgir ailleurs, quelques jours après. Je m'explique.
A un moment, Lowry mentionne en effet le livre d'un certain Charles Jackson, The Lost Weekend, livre qui traite de la déchéance alcoolique et dont la parution a pas mal contrarié l'auteur d'Au-dessous du volcan, qui pourtant avait  commencé à écrire le Volcan avant la parution de ce "week-end perdu", et trouve un peu fort de café qu'on lui fasse remarquer qu'un autre a "déjà" traité le sujet. (Surtout quand ça vient du type qui a rédigé la fiche de lecture défavorable sur le Volcan.) Le fait est que la lecture de The Lost Weekend a porté à Lowry un sacré coup:
"Dès que j'en achevai la lecture, il me devint très difficile de poursuivre la rédaction de mon propre livre et d'y croire encore."
Quant à moi, j'avais fini la lettre de Lowry sans m'interroger plus avant sur ce Lost Weekend qui pourtant me disait vaguement quelque chose, mais sans plus.
Et voilà qu'hier, alors que je traduisais un chapitre de Taxi Driver – la "novélisation" du scénario de Schrader par Richard Elman, que publieront les éditions Inculte à la rentrée prochaine, et dont on vous causera bientôt –, voilà que je tombe sur le passage où notre bon vieux Travis Bickle emmène Betsy au cinéma. Il l'emmène voir un film porno, mais ça, on ne le sait pas encore, même si on s'en doute un peu (surtout si on a vu le film de Scorsese). Du coup, quand on avance dans le chapitre, on croit un court instant qu'ils vont entrer à l'Apollo, un cinéma qui passe des films pour "gens normaux". Or que passe l'Apollo ce soir-là dans le roman ? The Lost Weekend! Qui n'est autre que l'adaptation par Billy Wilder du bouquin de Jackson (et dont le titre français est Le Poison).

Ce roublard de Jackson avait donc réussi le double exploit de pourrir la vie de Lowry et de faire un caméo dans Taxi Driver. Si De Niro, pardon, si Travis avait été plus attentif, il serait entré à l'Apollo pour voir le film de Wilder, au lieu d'entraîner la pauvre Betsy au Lyric Theater pour mater… un porno intitulé Swedish Marriage Manual!
Bon, dans le bouquin de Elman, Betsy, pas folle, n'entre même pas dans le cinéma. Elle pige tout de suite et envoie balader notre taxi de nuit. Mais dans le film de Scorsese, elle entre avec Travis. Sauf que, bon, elle ressort assez vite. Parce que le film en question n'est pas un film porno comme les autres: c'est un film qui comporte des scènes pornos, certes, mais qui se présente comme un documentaire sur la sexualité, avec des plans pour le moins "cliniques".
Sacré Scorsese. Il n'a pu s'empêcher de faire entrer Betsy dans la salle de cinéma, mais ce n'est pas seulement pour qu'elle voie  quel genre de film intéresse Travis, et de quel bois il la chauffe, non, c'est aussi et surtout pour que nous puissions, nous, spectateurs, la voir elle en train d'en de voir ça. Histoire de décaler le regard, de changer le voyeur de place. (Travis aurait pu en outre l'emmener voir l'autre film projeté dans la même salle, Sometime Sweet Susan: un film de 1975 racontant les frasques sexuelles d'une jeune femme internée dans un asile psychiatrique à cause d'une double personnalité… Mais bon, c'eût été aller un peu vite en besogne – et en symbolisme).
Il y a une autre raison à la présence d'extraits de film porno dans Taxi Driver. Le scénario, écrit par Schrader, parle d'un chauffeur de taxi. Mais c'était surtout, à l'origine, le récit d'une longue dérive, celle de Schrader lui-même qui, après s'être fait larguer, s'était mis à passer tout son temps dans des cinémas pornos new-yorkais, alors pléthore (et à se passionner pour les armes à feu). Et oui, au début, dans sa gestation, Taxi Driver était presque un projet de film sur un cinéphile de type X.
Hum. Le film Swedish Marriage Manual (incorporé dans cet autre film qu'est Taxi Driver, tel un cauchemar dans un autre cauchemar) nous aurait-il éloignés de The Lost-Weekend, ce film qu'ont "raté"  Travis et Betsy? Ah ça, s'ils étaient allés voir le film de Wilder, ils auraient pu contempler une autre addiction, une autre solitude, une autre histoire de rédemption avec couple à lé clé. Mais bon, sexe ou alcool, il faut savoir choisir…
Ah, une dernière chose. En 1977, le film Taxi Driver a été nominé aux Oscars. Or, parmi les autres nominés se trouvait un documentaire intitulé Volcano: Enquête sur la vie et la mort de Malcolm Lowry… Décidément, le volcan est pire que le refoulé…
Enfin pour corser le tout, d'après certains spécialistes de la chose, il semblerait que les quelques "dirty" images  que regarde la pauvre Betsy dans Taxi Driver ne soient pas extraites du film Swedish Mariage Manual, mais d'une de ses nombreuses "sequels" intitulée Language of Love
Quelqu'un se dévoue pour vérifier?



mercredi 24 avril 2013

Soliste ou démons: un jeudi en deux

Demain, jeudi 25 avril, deux dates à retenir en librairie. Tout d'abord, au Monte-en-l'air, on parlera de Soliste, le nouveau livre de Laure Limongi publié aux éditions Inculte mais aussi de l’écriture d’Olivier Mellano, l’auteur de La Funghimiracolette (MF, 2006) qui, comme musicien, vient de créer le triptyque How We Tried a New Combination of Notes. Les deux auteurs présenteront une lecture-musicale de Soliste ainsi que d’extraits exclusifs du nouveau texte d’Olivier Mellano. Et l’on parlera écriture et musique : de Glenn Gould, d’instruments imaginaires, d’îles rêvées, de poésie… C'est dès 19h, à la librairie le Monte-en-l'air, donc, au 71, rue de Ménilmontant.

Le même soir, mais à 20h, à la librairie Le Comptoir des Mots, vous pourrez rencontrer Alexandre Laumonier, créateur des éditions Zones Sensibles (une maison dont on vous cause souvent ici). Dans la profession depuis quinze ans, ce graphiste et éditeur passionné met en œuvre une ligne éditoriale exigeante qui relève des "Sciences de l’homme" au sens large. Le papier sera donc à l’honneur, mais aussi la paperasse – laquelle est par ailleurs le sujet du Démon de l’écriture: Pouvoirs et limites de la paperasse (par Ben Kafka), septième livre du catalogue Zones Sensibles, qui sera présenté à cette occasion. (Adresse: 239 rue des Pyrénées - 75020 Paris).

Soyez chics, coupez vous en deux!

Le job du négatif

Si l'on était machiavélique, on pourrait voir les choses comme ça: Bon, nous vivons dans une démocratie européenne qui a connu des moments difficiles, nous avons derrière nous des décennies d'exclusion, de racisme, d'intolérance, mais tout ça est fini, l'égalité a triomphé, les mœurs on évolué, a priori nous n'allons pas retomber dans l'obscurantisme. Pourtant, imaginons qu'il reste parmi nous des éléments sournois, des individus persuadés que l'égalité entre hommes et femmes est nuisible, que certaines races sont inférieures, que le couple hétérosexuel est le seul garant de la société, etc. Imaginons que derrière tous ces visages souriants et ces airs policés se cache la bonne vieille haine de soi appelée à être dirigée contre autrui? Comment faire pour débusquer ces partisans du pire?
   En fait c'est très simple. Légiférons positivement sur les libertés au lieu de penser qu'elles vont de soi. Par exemple, ne nous contentons pas de permettre à des personnes du même sexe de s'aimer. Proposons un projet de loi ouvrant le mariage et l'adoption aux couples homosexuels. On verra bien s'il reste dans ce pays des champions de la haine. Hop ! 
    Dingue! La ruse a marché. Les champions de la haine sont tombés dans le panneau! A peine a-t-on brandi l'épouvantail de l'égalité, qu'ils ont rampé hors des marécages, épousseté leur costume, fait briller leurs crocs. Ils ont parlé, frappé, marmonné, menacé. Ils voulaient du sang, ils l'ont même dit haut et fort.
    Autrefois, les lois racistes étaient votées sans trop de résistance. Aujourd'hui, les lois sociales provoquent des levées de boucliers. Du coup, c'est pratique: il suffit de proposer des projets de lois égalitaires pour voir resurgir, comme par un effet de palimpseste, notre passé. 

     Si l'on était machiavélique, on pourrait voir les choses comme ça: Allez, proposons des projets de lois racistes, iniques, odieuse, scélérates, juste pour voir qui va lever le petit doigt. Mais ça serait peut-être un peu risqué, non?

mardi 23 avril 2013

Auteur sous plafond

On se rappelle peut-être ce moment de 1968 où Roland Barthes, dans l'écho de Foucault, questionnait un événement qui parut alors étrange (et agaça grandement): la mort de l'auteur. Il ne nous revient pas de questionner ici cette thèse (qui se voulait surtout appel au lecteur, à son active participation), mais on peut lui donner un autre sens, et repérer cette "mort de l'auteur" de tout autre façon.
Autrement dit: non plus entendre dans cette notion – la mort de l'auteur –  le refus de spéculer sur les intentions du créateur de l'œuvre, mais y voir plutôt le signe d'un certain absentéisme.
Cette pensée me trottait dans la tête depuis quelques jours – je ne sais d'où vient cette habitude de comparer les idées à des souris, mais j'attends toujours qu'on m'indique l'équivalent neuronal du fromage. Bref, cette pensée, donc, cavalait, galopait, hennissait dans ma boîte crânienne, et je la faisais mienne, quand je suis tombé sur ces lignes de Marguerite Duras, qu'on peut trouver dans Ecrire, texte poignant par bien des côtés, publié en 1993, dans lequel Duras réfléchit à l'écriture, à la solitude, l'alcool, avec pour cadre cette vaste maison de Neauphle où elle relit Michelet et pleure la mort d'une mouche. Que nous dit Duras? Oh, c'est très simple, comme souvent, et ça atteint sa cible l'air de rien:
"Il y a encore des générations mortes qui font des livres pudibonds. Même des jeunes: des livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence. Autrement dit: sans véritable auteur."
Ce pourrait être une façon assez simple de rendre compte de de certains livres. Un ami vous demanderait:
– Alors, tu le trouves comment le dernier roman de X?
Et, vous, de répondre:
– Oh, sans nuit.
Certes, ça ne serait pas de la critique littéraire. Mais néanmoins, ça en dirait, je crois, assez long. Puis on rangerait l'ouvrage au rayon "Livres pudibonds" et on s'en irait vers les prolongements.



lundi 22 avril 2013

Lowry: du nouveau sur les flammes de l'enfer

 Dans Merci infiniment, ce texte de Malcolm Lowry paru aux éditions Allia en 2010 (traductionClaire Debru), et qui reprend la longue lettre qu'écrivit Lowry à son éditeur anglais pour contester les critiques et propositions de coupes faites par un lecteur de l'éditeur, on assiste à une défense et illustration d'Au-dessous du Volcan – une défense pleine d'ironie et une illustration tout en finesse. Cee n'est pourtant pas sur la pertinence de l'analyse de Lowry qu'on voudrait ici revenir, encore qu'elle soit jubilatoire et exemplaire, mais sur la présence, étrange et floues, des mains d'Orlac.

En effet, page 41-42 de l'édition française de cette lettre, Lowry, qui défend et explique chapitre après chapitre de son grand roman, écrit ceci à propos du contexte du chapitre I:
"Au cinéma [où s'est rendu Laruelle] et dans le bar, les gens viennent s'abriter de l'orage comme ils se protègent des bombes partout dans le monde, et les lumières s'éteignent comme elles se sont désormais éteintes partout dans le monde. Le film du jour est Les Mains d'Orlac, déjà projeté exactement un an plus tôt, à la mort du Consul; via l'origine allemande du film, l'homme de l'affiche aux mains ensanglantées symbolise la culpabilité de l'espèce humaine […]."
Or, quelques lignes plus loin, il précise:
"[…] et alors que retentissent en arrière-plan des échos politiques (la vedette allemande du film, Maria Landrock) et historiques (Cortez et Moctezuma) […]."
Ecrit entre 1935 et 1945, le Volcan devrait donc faire allusion à la version autrichienne du film, celle tournée en 1924 Robert Wiene, avec Conrad Veidt et Alexandra Sorina. Il existe bien une version plus récente alors, datée de 1935, mais elle est de Karl Freund et américaine, avec Peter Lorre et Frances Drake. Or Maria Landrock, qu'évoque nommément Lowry dans sa lettre, n'a  pas joué dans le film de 24 (et encore moins dans la version américaine de 35): cette actrice, née en 1923, égérie du cinéma du IIIè Reich, alla pourtant jouer devant les soldats allemands du camp d'Auschwitz le 18 juillet 1944.

Pourtant, le film projeté au cinéma où se rend Laruelle est bien celui de 35 – La Manos de Orlac, con Peter Lorre… D'ailleurs, Laruelle se demande si le cinéma n'a pas déjà projeté ce film. L'ont-ils "revived [it] as a hit"? L'ont-ils "remis en vogue" ? Mais le señor Bustamente lui répond: "We have not revived it. Il has only returned" – nous ne l'avons pas remis en vogue, il est revenu, c'est tout. C'est alors que Laruelle aperçoit derrière le bar une affiche d'un film allemand, d'aspect néanmoins espagnol, avec… Maria Landrock – La simpatiquisima y encatadora Maria Landrock

On comprend mieux alors le travail de dédoublement/décalage auquel s'est livré Lowry. Les Mains d'orlac américaine opèrent ici comme un palimpseste: en dessous se cache une version allemande (ou plutôt autrichienne), qui n'a rien de nazi (Conrad Veidt, même si Hollywood le cantonna dans des rôles de nazi, dut fuir l'Allemagne en 1933). Mais la présence d'une photo de l'actrice pro-nazie, du fait de sa proximité avec l'affiche où apparaissent des mains ensanglantées, nous permet de mieux comprendre la réponse de Bustamente: Nous ne l'avons pas ranimée (revived), elle est revenue (returned).

La confusion n'était donc qu'apparente. C'est l'Histoire qui confond, fusionne, mêle en fracassant. Il existe donc bien, dans le Volcan, à un niveau caché, une version nazie des Mains d'Orlac, mais elle n'est projetée que dans l'esprit concret du roman, à l'état de fantasme. Dans le cinéma, nous dit Lowry, des spectateurs à moustaches attendent, tels des guerriers, la vision de mains ensanglantées…

Eternel retour – de l'horreur, du Mal. La photo de l'actrice, est à lire bien sûr sous l'éclairage de la page du calendrier ouvert juste à côté d'elle: la rencontre entre Cortez et Moctezuma. Cortez qui vint une première fois conquérir les Aztèques mais fut repoussé (la fameuse Noche triste) avant de revenir promptement, dévastant tout.

Lowry pouvait-il expliquer tout cela à son éditeur? Il a pourtant, à un moment de la lettre, cette phrase extraordinaire, qui établit clairement son objectif:
"Sur mille auteurs qui s'acharneront à construire convenablement leurs personnages, un seul vous donnera du nouveau sur les flammes de l'enfer. Et c'est ce que je fais: je vous donne du nouveau sur les flammes de l'enfer."
Non seulement on pense en lisant ces lignes à la cérémonie dite du Feu Nouveau (dont le rituel cessa avec l'irruption de Cortez), mais on relit alors la projection des Mains d'Orlac sur l'écran du Volcan sous un autre éclairage – or c'est exactement ça : des nouvelles de l'enfer, l'enfer du nouveau qui revient.




vendredi 19 avril 2013

McSweeney's et les clowns

Le numéro 42 de la revue américaine McSweeney's est consacré à la traduction. Sous la houlette d'Adam Thirwell, des textes sont proposés à de nombreux, écrivains, charge à eux d'en donner une version dans sa propre langue (fidèlement ou selon leur caprice). Pour ce qui est des texte originaux, ceux donc qui sont donnés à traduire, rien à redire, c'est du solide: Carlo Emilio Gadda, Youssef Habchi El-Achkar, Franz Kafka, Søren Kierkegaard, Danilo Kiš, László Krasznahorkai, Richard Middleton, Kenji Miyazawa, Giuseppe Pontiggia, A. L. Snijders, Enrique Vila-Matas.
Mais là où ça se corse c'est le choix des écrivains pressentis pour opérer ces traductions. Bon, précisons tout de suite que l'idée était de confier les traductions à des écrivains, et non à des professionnels de la traduction (sauf s'ils sont également traducteur, comme c'est le cas par exemple de Lydia Davis). 
Côté étrangers, on trouve des noms qui forcent le respect: John Banville, J. M. Coetzee, Péter Esterházy, Jeffrey Eugenides, Rodrigo Fresán, Etgar Keret, Javier Marías, David Mitchell, Tom McCarthy, etc.
Mais quand il s'est agi de faire appel à des écrivains français (qu'on attendait de la même trempe), vers qui McSweeney's s'est-il tourné? Eh bien je vous le donne en mille. Pas Chevillard, pas Volodine, pas Jauffret, pas Marie NDiaye. Non non non. McSweeney's a fait appel à… Frédéric Beigbeder et Florian Zeller ! On croit rêver. On se demande même pourquoi ils n'ont pas sollicité Foenkinos pour traduire Gadda, au point où ils en étaient. Voilà, nous sommes vendredi, et heureusement il n'y a pas que la vie dans la littérature.

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(Et là-dessus il se levit et s'en allut pour aller se pendrer.)


Le monde entier serait-il un cactus ?

Le Clavier Cannibale n'est pas là uniquement pour vous bassiner avec des livres prises-de-tête difficiles à trouver chez votre papetier de quartier. Son ambition secrète est d'éduquer les masses (et aussi de partager des photos d'aubergine, mais là n'est pas le propos). Nous avons donc décidé à partir d'aujourd'hui (et ce jusqu'à hier) de vous donner régulièrement des infos utiles, agréables et édifiantes. Voilà, c'est dit. Nous commencerons donc par les news suivantes, qui, malgré leur caractère loufoque, sont bel et bien véridiques, puisqu'on les a trouvées sur Internet:

• Faites l'amour… et protégez les forêts. Tel est le concept surprenant de l'ONG Fuck For Forest (FFF) qui vend des films pornographiques tournés en pleine nature afin de financer la reforestation.

• L'étudiant texan Cody Wilson a réussi à fabriquer une arme à feu à l'aide d'une imprimante 3D. A l'origine, le créateur de cette arme à feu, souhaitait pouvoir tirer au moins vingt balles avec l'arme ainsi créée. Il n'a pu en tirer que six, avant que l'arme ne se désagrège complètement.

• Dans un établissement tenu par Dodo la Saumure, des prostituées ont été victimes d’une attaque à main armée. Loin de se laisser impressionner, les prostituées ont décidé de se défendre toutes seules et ont frappé l’assaillant à coups de godemichés.

Monomythe et mastercroûte

Ce n'est pas facile d'écrire un livre. C'est même parfois décourageant. On a l'impression en effet que tout a déjà été dit. Qu'ajouter de nouveau? Du style? Oh mais ça, ça n'intéresse plus personne à part David Foenkinos. Oui, tout a été dit et on vient trop tard, trop las, et en plus il y les jeux en lignes, alors bon. Mais en fait : non. Tout a été dit ? Mais c'est un avantage! J'en doutais encore bêtement jusqu'à ce que je reçoive ce mail qui m'a aussitôt ouvert les yeux. On me proposait une "formation" d'un genre particulier. Voici la teneur dudit mail:

CETTE FORMATION A POUR OBJECTIF DE TRANSMETTRE LES OUTILS NARRATIFS PERMETTANT DE CONCEVOIR DES HISTOIRES À CARACTÈRE UNIVERSELS FÉDÉRANT TOUS LES PUBLICS.
Christopher V. [ je ne sais pas si j'ai le droit de donner son vrai nom…] s'appuie sur le travail exceptionnel du chercheur et philosophe Joseph Campbell qui, en étudiant les héros mythiques du monde entier, a mis en évidence le modèle commun qui structure toutes les histoires racontées à ce jour. La masterclass couvre l'essentiel de la structure narrative, des 12 étapes de l'Itinéraire du héros, des huit archétypes principaux de personnages et les stratégies pour provoquer l'implication émotionnelle du spectateur.

Bon sang mais c'est bien sûr! L'universel est fédérateur! Le Campbell dont il est question dans le mail me disait vaguement quelque chose. Ah oui, c'était le papa du concept de "monomythe", un type qui s'était cassé les dents sur Finnegans Wake et dont Kurt Vonnegut s'était gentiment moqué ("Ok. Le héros a des problèmes, le héros résout ses problèmes", et basta). Le concepteur du "storytelling". Diantre. Ça forçait le respect. Mais en fait cette formation était destinée aux personnes souhaitant développer un projet scénaristique, pas écrire un roman. Grosse déception. Ça voulait dire que, bon, bon gré mal gré, il allait falloir se préoccuper à nouveau de style. J'ai appuyé sur la touche "spam" de mon Gmail pour envoyer ad patres ce courrier déceptif. Et là, ô surprise, j'ai reçu aussitôt un nouveau mail m'expliquant qu'il existait douze sortes de spams, et huit façons de les traiter ! Puis, ô joie, je me suis réveillé.

jeudi 18 avril 2013

Barjotriste

La justice a tranché. Elle estime que Jean-Pierre Michel avait le droit d'écrire la phrase suivante: "Frigide Barjot et ses amis représentent la pire des homophobies qui est". La porte-parole de la "manif pour tous" a en effet été déboutée, après sa plainte en diffamation, à l'encontre de Jean-Pierre Michel, sénateur socialiste et rapporteur de la loi sur le mariage gay au Sénat.
Si la justice était un peu plus audacieuse (et dotée d'humour), elle aurait dû en fait condamner Jean-Pierre Michel en arguant du fait qu'il n'avait pas le droit d'écrire une telle phrase. Il en avait le devoir. Mais bon, c'est quand même un coup dur pour l'immortelle auteur de la chanson Fais-moi l'amour avec deux doigts – qui va devoir en faire un usage un peu différent puisque la voilà contrainte de rendre gorge.


Pas de rupture de Stock

On vient d'apprendre que Manuel Carcassonne quittait Grasset pour diriger Stock. Le PDG d'Hachette Livre, maison mère des deux éditeurs, explique que « Manuel [Carcassonne] a  toutes les qualités pour succéder à Jean-Marc Roberts à la tête de Stock : l'intelligence, l'anti-conformisme, le flair, le goût du risque calculé, le tempérament conquérant, l'expérience. »
Et le fait est qu'en regardant les livres publiés par Carcassonne chez Grasset, on peut constater combien ce portrait flatteur est fondé :

• Intelligence: Frédéric Beigbeder
• Anti-conformisme: Marc Lambron
• Flair : Benoîte Groult
• Goût du risque calculé: Virginie Despentes

 Bon, c'est bien beau tout ça, mais mon risotto à l'encre de seiche ne va se faire tout seul…

 


La peur et la poussière: relire or not relire

Qu'il est retors ce rapport que nous entretenons avec nos livres préférés, avec ceux dont la lecture a scarifié (et non sacrifié) nos vies! Prenez Baudelaire. Ou Lautréamont. Quand vous les lisez à dix-sept ans, vous grimpez au plafond. (Bon, si vous êtes dans une mansarde, l'effet n'en est que plus violent, d'un point de vue ne serait-ce que crânien.) Bref, Baudelaire, soudain, importe. Lautréamont, fiévreusement, compte. Et vous accompagnent toute votre vie comme le fameux guignon de Charles. Pourtant, est-ce que je lis souvent Baudelaire? Baignè-je dans Isidore? Quand les ai-je relus pour la dernière fois? Et Céline? Et Kafka? Et Artaud? Et Maurice Ca— Non, pas lui.
Il faut se rendre à l'évidence: à moins  d'être à la retraite ou tuberculeux (ou nanti), notre rapport à nos livres fétiches est de l'ordre de l'esquive inconsciente. Du déni insouciant. Est-ce parce que nous avons peur d'être déçu en les relisant? Ou parce que, tout simplement, le temps nous manque pour y revenir, et que nous préférons découvrir d'autres auteurs? Ô comme nous sommes volages avec le papier!
Il y aurait une autre explication. L'instant de la lecture est un instant unique, qui s'est accouplé à jamais à des lumières, des positions, des parfums, des pensées. Certes, nous savons fort bien, par expérience, que relire est rarement "décevant"; tout au contraire, le livre relu s'emplit d'aise à notre seul retour, et nous offre davantage, il se déplie, fait le paon, raconte d'autres rivages, rouvre d'autres usines. Mais nous restons souvent timorés, un pied dans l'eau, sabot figé, comme s'il y avait inquiétude à rebrousser chemin – nous nous méfions. Oui, bien sûr, malgré nos allégations du contraire, nous savons que Proust ou Laclos ne vont pas nous décevoir. Ils tiennent le coup.
Alors nous nous leurrons en nous disant que, peut-être, si ça se trouve, telle lecture était plus percutante à l'adolescence. Tssss. Ce que nous savons, au fond de nous, c'est que ce n'est pas le livre qui a changé mais nous, et sans doute notre plus grande peur est-elle celle-ci: Non pas:: Vais-je trouver des défauts, des faiblesses, chez Rimbaud? Mais::: Et si je ne ressens plus la même émotion, que vais-je penser du lecteur que je suis devenu? Vais-je, page à page, me décevoir, ne pas me reconnaître?
Le livre, aussi puissant soit-il, contiendrait donc en lui la menace (la promesse?) d'un jugement. En ne nous faisant plus le même effet, il ne ferait que nous dire: Comme tu as abdiqué! Comme tu as refroidi! Mais surtout, sentant notre désaffectation, il nous susurre: Pourquoi ne reviens-tu pas? Aurais-tu peur d'être à nouveau aussi violemment secoué que tu le fus, naguère?
En fait, certains livres sont si forts (comme on le dit d'un parfum, d'un athlète) qu'on se dit: Si je replonge dans leur houle qui est acide, vais-je devoir, par fidélité ou fatalité, remettre ma pendule à l'heure alpha de leur lecture et recommencer ma vie là où je l'ai laissée lors de la lecture de leur dernière page? Nous les vivons, donc, comme des détonateurs. Même cause, même effet: sommes-nous prêts à remettre ça?
Ou avons-nous peur de trouver, entre leurs pages, telle une fleur aplatie par l'insouciance, un marque-page dont nous n'aurions aucun souvenir, apprenant ainsi que tel livre, dont nous répétons à l'envi à notre entourage qu'il nous a façonnés, n'a jamais, allez savoir, été lu au-delà de la page 32.
Non, la vérité vraie, c'est que c'est le livre qui nous lit, et non l'inverse. Et comme nous, il est lâche, superstitieux, fragile. Il enrage et fulmine, roucoule et mutile. Sa vengeance est un silence qui prend son temps, notre temps. Il nous offre le souvenir et l'oubli dans la même illusion, la même vérité. Il nous a pris sur une étagère, nous a ouvert, nous a dévoré. Puis il nous a remis à notre place. Et depuis nous attendons qu'une main nous déloge et nous dépoussière.


mercredi 17 avril 2013

La vie pas vue

L'autre jour je me demandais comment les gens faisaient pour ne pas dormir quand ils avaient sommeil (et non le contraire). Bon, ce n'était pas une question très profonde, mais elle avait le mérite d'être précise et de ressembler à une question. Comme je suis curieux, je suis allé voir sur les forums où apparemment les gens aiment bien faire partager leurs expériences (et surtout braver les nombreux pièges de la langue écrite). Et j'ai trouvé cette méthode qui, ma foi, me semble infaillible. Je vous la livre telle quelle, brut de chez brut:
"Bonjour,moi j'ai pas dormir juste a 9 h du matin pour ne pas dormir pandent ses 9 h moi chack fois que je mondormi je mouye mon visage et quand je monnuit je joue a la la wii et apr?s je regard la television :-)"
Je ne sais pas si cette méthode est aussi efficace qu'elle le prétend, mais la solution de "SHINXO973" sur le forum de trucmania.com m'apprend au moins une chose: procède à des fréquentes ablutions faciales, lance-toi dans une activité ludique, cultive-toi par des moyens audio-visuels et tu ne t'assoupiras pas. Sinon, me dis-je, si ça ne marche pas, te bile pas, continue à écrire.

Adieu madeleine


"Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait de nouveau réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je n'avais encore jamais fait attention." (Proust)

Lit, écrou & aberration : Sorman, Bertina, Sorrentino

 On vous engage à vous rendre ce soir mercredi 17 avril à la librairie Atout-Livre où aura lieu une rencontre avec les écrivains Joy Sorman et Arno Bertina – et le photographe Frédéric Lecloux – autour de leurs derniers livres, parus tous deux aux éditions Le Bec en l'Air.

C'est à 19h30, et pour les renseignements, c'est ici. Ils nous expliqueront le comment et le pourquoi de leur travail dans le cadre de la collection Collatéral :

Lit national (texte Joy Sorman / photographies Frédéric Lecloux) et
Numéro d’écrou 362573 (texte Arno Bertina / photographies Anissa Michalon).
Point commun de cette collection : un dialogue entre texte et image. "La collection Collatéral, qui mêle le regard d’un écrivain à celui d’un photographe, est emblématique de cet exercice de croisement. Les écrivains de la collection découvrent dans le dialogue avec l’image un mode d’expression stimulant et souvent inédit pour eux." Voilà, c'est dit.
(Bien sûr, si vous avez le don d'ubiquité, vous pouvez également vous rendre le même soir, à 20h, à la librairie Le Comptoir des Mots, pour écouter Bernard Hoepffner vous parler de Gilbert Sorrentino. Les infos c'est plutôt ici. Je cite: "A l’occasion de la parution d’Aberration de lumière aux éditions Actes Sud, son traducteur vient nous faire partager sa connaissance intime de l’œuvre de Gilbert Sorrentino (1929-2006).")
Bon, je vous laisse, je dois aller me couper en deux.
 

Comment je me suis disputé avec ma vie textuelle

Je ne sais pas trop si les écrivains publics ont encore la cote. En tout cas, ils existent. J'espère qu'ils aident les gens à coucher par écrit tout ce qui a intérêt à le rester (couché, pas écrit). Il y en a un qui parfois m'envoie ses propositions. Je le remercie. Ses services sont louables, et pourraient peut-être m'aider. Mais comment dire? Il a une drôle de façon de me signifier son soutien:
"Qui n’a jamais eu pour ambition de transmettre à ses enfants où petits enfants, le récit de sa vie afin de perpétuer de génération en génération un légitime patrimoine affectif comme cadeau ultime et personnel ? Nous pouvons vous accompagner dans cette expression de vos souvenirs, des évènements qui ont jalonnés votre vie, dans leur traduction écrite et fidèle"
D'abord, je voudrais lui dire que son ne devrait pas prendre d'accent, qu'évènement en fait s'écrit plutôt avec deux accent aigus. Et qu'il ne faut pas accorder le verbe jalonner conjugué au passé composé avec son sujet, événements, et encore moins avec son complément d'objet, qui vient après l'auxiliaire avoir. Mais bon. Je fais tellement de fautes pourries sur ce blog que j'aurais beau jeu d'enquiquiner ce brave homme avec mes remarques de petit paltoquet lettré. J'écris parfois comme un oxymore qui aurait bu trop d'hypallage.
En outre, plus je relis sa profession de foi, plus je me dis qu'il touche juste, quelque part. "Perpétuer de génération en génération un légitime patrimoine affectif comme cadeau ultime et personnel." Mazette. Et si c'était ça, au fond, que je cherche à faire ? Du coup, je m'interroge. Je me prends des points d'interrogation dans la gueule? Je mords la poussière du signifié. Rien à faire.
Car en fait, je cherche très précisément à ne pas "transmettre" à mes enfants le récit de ma vie, refuse de "perpétuer" quoi que ce soit "de génération en génération", et surtout pas un "patrimoine affectif", ce qui me semblerait le pire des cadeaux. Je n'ai aucune envie qu'on m'accompagne dans "l'expression de ses souvenirs", comme si j'étais l'heureux propriétaire de petits monstres dont il convient de dégourdir les jambes torses. Quant aux "événements qui ont jalonné" ma vie, dans leur "traduction écrite et fidèle", j'espère qu'ils auront la décence de ne pas se prendre pour des balises.
Décidément, je suis un bien mauvais client pour l'écrivain public. Et encore moins de la graine d'écrivain public. Mais c'est peut-être justement cette inadéquation qui fait de moi une cible stimulante aux yeux des maîtres de l'écriture négociable. Et je crois déjà entendre ces plumes professionnelles me susurrer à l'oreille: "Tu vois, tu plais aux spams. C'est bon signe, non?"

mardi 16 avril 2013

No sugar for the old man: Rodriguez invisible

Sugar Man, le film, pourrait être un super film (et c'en est peut-être un, malgré lui), mais il se prend les pieds dans le tapis, et le tapis, hélas, comme le savait Henry James, n'a pas qu'un seul motif. Le film, donc, se trompe de cible, parce que tout simplement il ne sait pas (plus?) quel est son sujet. Est-ce l'énigme Rodriguez? L'énigme du musicien qui arrête après deux albums et vit sa vie sans savoir qu'il va devenir une star en Afrique du Sud. Est-ce la fascination pour Rodriguez des Sud-Africains – et en particulier des deux tintins qui partent sur ses traces? Ou, pour schématiser: le film est-il sur ceux qui souffrent du syndrome Rimbaud ou est-il sur nos fantasmes de gloire (méritée, imméritée, ratée, ou pire: ignorée)?
Bon, pourtant, c'est simple. Rodriguez enregistre deux disques. Des bons disques, certes, mais que personne à Detroit (ou ailleurs) n'entend. Le bide. Donc Rodriguez continue de travailler, un peu comme le reste de l'humanité. Nul mystère. Bouffer. Se respecter. Elever ses filles. Mais en fait, non, ce n'est pas aussi simple. Parce qu'au pays de l'apartheid, les chansons dudit Rodriguez, par un hasard absurde, font un carton.
Alors revient l'éternelle question, qui n'est pas sans intérêt: qu'est-il devenu? Pourquoi a-t-il arrêté? S'est-il suicidé sur scène? Immolé tel un rock bonze? Questions louables mais qu'on sait sans pertinence, en fait. On arrête parce que ça ne marche pas. Et ça ne marche pas pour des tas de raisons. Parfois Mozart se fait écraser en traversant la rue. Shit happens. (Ou alors les gens continuent, mais en fait, hein, ils ont arrêté, autrement.)
Mais voilà que cette question, dont l'intéressé n'a que faire (il n'a pas vraiment arrêté – la guitare, l'âme, la foi, tout ça il en fait sa cuisine intérieure, impénétrable), est remplacée par une question épouvantable: Et ça fait quel effet de savoir qu'on est une star depuis vingt ans alors qu'on vit comme un miséreux? Rodriguez ne répond rien, mais ses mains, qui ont cassé plus de murs que n'en ont abattu les petits Blancs qui viennent le débusquer, font des gestes dans l'air, l'air de dire: mes mains ont fait ce qu'elles avaient à faire.
Drôle de film, parfois (heureusement) émouvant – Rodriguez devant une salle de 5000 personnes, enfin. Mais dont la performance semble davantage mise en scène pour assouvir le fantasme de ses fans: quoi, vous avez eu du succès, mais 1/ vous ne le saviez pas et 2/ vous n'en avez pas profité!
Rodriguez s'en fout sans s'en foutre. Il dort sur le canapé de l'hôtel, pas sur le king-size bed. Ses chansons ont eu du succès, pas lui. Et si ceux qui pensent l'aduler (avec un peu trop d'enthousiasme, comme si Mandela avait juste encaissé la recette d'un concert du mystery man…) se demandaient : quel est le sens de cette équation? S'ils arrêtaient de se demander: Quel effet ça fait de ne pas savoir qu'on est célèbre?
Mais ce sont des fans, et ils ne comprennent pas, ils pensent que Rodriguez a raté le train de l'histoire, et qu'il convient de réviser l'histoire, de réparer l'histoire. Mais ils ont beau organiser tous les concerts qu'ils peuvent, Rodriguez a déjà vécu sa vie. Il sait. Sait ce qu'il sait. Ce qui rend fous ces fans, en fait, c'est que l'importance qu'ont eue pour eux les chansons d'un homme passent à côté de cet homme. Qu'il ne sache pas qu'il est célèbre. Parce que l'idée que puisse exister postérité inaperçue et simultanée au vivant est intolérable – elle paraît injuste, une farce orchestrée par Dieu. Déjà qu'on connaît rarement le succès, mais l'avoir sans le savoir? Hors de question que lui passe à côté. Ça serait la fin de l'idée même de providence!
Rodriguez, lui, murmure dans sa sagesse:
Tu peux garder tes symboles de succès  / Moi je vais m'occuper de mon bonheur / Et tu peux veiller à tes horloges et tes habitudes  / Moi j'irai ravauder mes rêves déchiquetés.

Phénoménologie de la gougère

Si l'on était un tant soit peu cuistre, on n'hésiterait pas à dire que la gougère est à la chouquette ce qu'un patin bien roulé est à un petit bécot. Ou, si vous voulez, ce qu'Apocalypse Now est à The Party. On a suivi cette fois-ci la recette de Ducasse (Alain, pas Isidore) et ma foi le coup des 170g de beurre, ça vous pose un pue là votre gougère (surtout quand vous en faites cinquante et une). Bon, pas la peine de vous balancer la recette, tout le monde la connaît. Non, ce qu'on aimerait pouvoir décrire c'est ce moment phénoménale où, l'eau et lait arrivant à ébullition (le beurre a fondu à leur rythme), on balance dans la casserole (écartée du feu, soyons malin) les 240g de farine.
Choc brutal, noce violente. La cuiller en bois remue alors le tout comme si l'idée du catch avait réinvesti vos fourneaux. Le liquide et le solide s'affrontent sans merci. Le résultat est un truc qui semble venir, au niveau de la consistance, de l'espace ou de la mémoire d'une poupée gonflable. Mais ce n'est pas tout. Vous allez maintenant rajouter, un par un, cinq œufs, et attendre que chaque œuf soit incorporé avant de sacrifier le suivant. C'est là que ça se corse. Non que l'opération soit difficile ou dangereuse – un peu d'huile de coude suffit – mais ce qui se passe alors est assez déstabilisant. La masse élastique et homogène, lors de l'incorporation de l'œuf, subit une incroyable altération, elle se divise en deux, trois, quatre, cinq bribes quasi élastomèriques, l'idée du tout semblant succomber à quelque chose de primitif, comme si l'univers, pressentant le big bang, s'amusait à se reproduire pour le simple fun. Mais la cuiller en bois, franchement dirigiste et digne d'un Boulez, lutte contre l'éparpillement, la scission qui s'emballe, elle touille et retouille jusqu'à ce que la masse retrouve sa caoutchouteuse cohésion. C'est vraiment de la chimie dure et pure. Ça exploserait qu'on ne serait pas plus surpris que ça, juste volatilisé. 
Bien sûr, votre émerveillement ne doit pas vous empêcher d'ajouter le fromage et de poivrer, nous sommes bien d'accord. Et comme il vous reste un sixième œuf, un peu comme d'autres un sixième sens, eh bien vous diluez le jaune avec un filet d'eau et vous me peignez les petits tas style "alien is my only friend but i'm gonna cook his ass until he screams" que vous avez répartis sur vos plaques (recouvertes de papier cuisson) en vous servant d'une douille (ah, la douille, ce pisto-laser pour gourmands…).
Trois quarts d'heure et le tour est joué. Ne prévoyez rien d'autre à manger, c'est un conseil d'ami. Ce ne sont pas des gougères pour timorés. Personnellement, la gougère me rappelle des tas de trucs. D'ailleurs, il y a de ça déjà bien des années, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de vodka. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux ronds et fromagés appelés gougères qui semblaient avoir été pondus par un alien. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres un verre de vodka où j’avais laissé chuter par inadvertance quelques miettes de gougère. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes de la gougère toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait —
Oui, bon ça va, hein, si on n'a plus le droit de rattraper le temps perdu…

Boston burning

Plusieurs bombes ont explosé à Boston près de la ligne d'arrivée du Marathon. Il y a quelque chose de fascinant à apprendre quasi en direct un drame, avant de savoir quoi que ce soit. La chose existe, soudain, en soi. Le feu, la douleur. Mais on ne sait rien. On ne sait pas qui ni pourquoi. Est-ce un événement, quel genre d'événement. On sait juste que la sécurité va être renforcée. Les images affluent déjà. Les témoignages. Personne ne sait rien. Un détraqué? Les Islamistes? (Réduire le possible à ces raides nuances?) On suppose que les esprits – et les enquêteurs fédéraux – vont bon train. Mais pour l'instant l'instant reste un instant. Un pur événement. La surprise est remplacée par la douleur. On assiste. Comme on n'aurait jamais pu assister autrefois à l'événement, qui n'existait que dans son analyse (jamais pu voir Franz-Ferdinand se faire occire, jamais pu voir Henri IV ou la saint Barthelemy, ou chaque jour de chaque année de chaque siècle passé et effacé).
Le drame est encore – pour combien de secondes, de minutes, en attendant quelle explication, quelle revendication – un mystère, mais un faux mystère bien sûr. Car quand le feu se produit en Amérique, il n'y a que deux explications: un fou ou un arabe. Mais pour l'instant, le drame est un drame, et en tant que tel il irrigue, il va, vient. On sait qu'on assiste, via l'internet, à quelque chose de réel. Dans un presque direct. Des gens courent, puis soudain de la fumée. Des victimes? Des morts? Combien? La presse, demain, va moudre. Ce sera son gagne-feuille. Cent experts y iront de leurs expertises. Pour l'instant, le drame n'appartient qu'aux témoins, direct ou lointains. A nous aussi, à notre ignorance et savoir global. Une info. Vide de sens, qui continue de courir, dans un marathon absurde contre l'information. Demain, je saurai (ou pas) qui a. Pourquoi. Comment. Ou quelles pistes. Quels suspects. Mais pour l'instant je n'ai, en lecture, en guise d'images et d'informations, que ça: un drame. Comme l'humanité en subit cent mille par secondes. Mais sur Internet, qui est notre plaie ouverte, cent blessés en pleine nuit occidentale sont un événement, nous qui savons pourtant combien de morts brutales combien de morts lentes combien de morts évitables surviennent à chaque seconde dans des contrées moins couvertes par l'information les satellites les médias l'intérêt. On ne devrait jamais commenter l'actualité à chaud. On y deviendrait obscène en une micro-seconde. Car elle produit trop de soupçons quant à notre capacité à compatir au réel. Si demain j'apprends qu'il y a eu 10 000 morts à Boston? Que ferais-je des cent mille cadavres éclos hors Marathon ailleurs dans le monde? La bombe a toujours eu une longueur d'avance sur la faim, la torture, le camp, l'exécution sommaire. Et avec Internet, elle a ce qu'elle voulait: elle expose plus qu'elle n'explose.


lundi 15 avril 2013

Justin goes to hell

On ne sait pas si Justin Bieber aura le temps de se rendre à Auschwitz pour y saluer 5 999 999 fans potentiels in absentia. Ce qu'on sait, en revanche, c'est que le Maison Anne Franck, via son porte-parole, a soutenu la petite phrase laissée par le chanteur dans le livre d'or ("Cela a été vraiment inspirant d'avoir été en mesure de venir ici. Anne a été une fille vraiment bien. Avec un peu de chance, elle aurait été un belieber"), et que ce soutien, elle l'a exprimé par les mots suivants:
"Nous pensons que ce qu'il faut retenir, c'est qu'un garçon de 19 ans soit venu à la Maison Anne Frank et y ait passé une heure un vendredi soir alors qu'il pouvait très bien faire d'autres choses à Amsterdam."
Bon, s'ils en sont à se féliciter d'avoir eu un visiteur qui, en temps normal, aurait dû aller fumer de la beuh dans un café, c'est un peu triste. Si Justin avait eu 25 ans et était resté deux heures un jeudi matin, est-ce que c'était mieux? ou moins glorieux? On ne sait pas trop en fait. Apparemment, cette histoire du vendredi soir a l'air importante. Surtout quand il s'agit d'un visiteur qui a vendu 15 millions de galettes. Certes, si les 35 millions de followers du kid s'intéressent demain à l'extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, on peut espérer un monde meilleur. Et oui, on voit ce qu'ils ont voulu dire, à la Maison Anne Frank : qu'importe qui nous apporte son soutien, et qu'importe la façon dont il l'apporte, du moment qu'il nous l'apporte. Face à l'oubli, un peu de renommée ne peut pas faire de mal. Et le contraste entre le talent tout relatif de ce pauvre, pardon, de ce riche garçon (qui a un actif de 55 millions de dollars), et la détresse des Juifs arrêtés, déportés et exterminés est forcément saisissant et pourrait même paraître obscène. Mais en fait non: son geste était important, comme on nous l'explique. Son geste, hélas, a juste consisté à écrire le mot "belieber", ce qui relève d'un humour (involontaire) assez douteux, voire très con – son geste n'a pas consisté, que je sache, à faire don d'un soixantième de sa fortune à une organisation luttant contre le racisme. Résultat, on parle de lui, beaucoup, et d'Anne Franck, un petit peu. A quand Lorie à Birkenau (un samedi soir) ?
Le devoir de mémoire n'est-t-il pas, aussi, un droit qui se mérite? Vous avez cinq heures pour méditer cette épineuse assertion. Cinq heures ou une vie entière. Vous pousserez la chansonnette plus tard.

Amazon: petit problème de configuration du dernier virage

On peut penser ce qu'on veut d'Amazon.fr, mais si vous doutiez encore qu'un vrai libraire en chair et en os n'est pas préférable à cette froide machine dotée d'un inconscient pour le moins étrange, cette photo devrait trancher définitivement le débat.
Oui, vous avez bien vu ce qui est écrit au-dessous de l'image du livre (cf. photo ci-contre) : pour Amazon.fr, le recueil de poèmes de Houellebecq, Configuration du dernier rivage, qui sort cette semaine, est un "nouveau roman". A quoi bon donner dans la dentelle quand on vend de la toile de jute?
A moins qu'Amazon.fr, qui n'en est pas à sa premier co(q)uille, cherche à nous faire passer un message plus subtile qu'il n'en a l'air. A savoir que les genres littéraires sont un leurre. Arf.
En tout cas, le message qui passe, c'est celui-ci: "roman" est plus vendeur que "poésie". Houellebecq vend beaucoup de romans, il sort un nouveau livre, donc c'est un roman.

Un prix, un vrai

Bon, bien sûr, si vous n'êtes pas hyper 9-cube, vous ne connaissez pas forcément Le Balto. C'est un café qui a un passé (mais pas forcément d'avenir). Il est sis à Drancy, pas loin du RER, dans une petite rue pas très pimpante, juste à côté d'un PMU et pas très loin d'un commissariat qui a dû fermer récemment, allez savoir pourquoi. Il se trouve que Le Balto bénéficie d'une aura particulière et ne s'en cache pas. Il même donné son nom à un prix littéraire. Le Prix Balto du Drancy. Si vous avez écrit un livre (shit happens) qu'il est sélectionné (youpi) et qu'il gagne (bingo), eh bien, c'est le jackpot mon pote: on te file un stylo Bic qui fuit pas trop et une invite à fébou au Balto pendant 1 an (stèk-fritte ou rien). Mais citons Gale-A, un journal qu'on love tout particulièrement, parce qu'il ne cherche pas à faire in ze nuance: "Pour sa septième édition, le prix Balto du Drancy a réuni les best écrivains de l’année". Mais ce n'est pas tout. Toujours selon le même journal, "le parfum de Simone 2 Bo-Vouar, la plus célèbre cliente de ce rade 'faubourgeois', flottait dans l’air".  On aimerait bien connaître la marque de ce barbouze de chez fior qui perdure avec une telle obstination…
Ce prix possède un jury permanent. On y trouve Manu Boisson (journaliste à Marie-Toi), Adé de Clerme-TonneR (journaliste à Point 2 Vu), Carole Krétien-O (la fille du taulier), Stèphe Jannik-O (qui bosse à Mumuze), Jessy Nels-On (qui bosse sur TF-One) et Tat' 2 Rosn-hey (writeuse). Il y aussi des jurés venus d'autres banlieues:  Bébé Dombasle, Sonic Rykiel et Delph-In 2 V-Gan. Quelques keums ont été aussi conviés : Nic Beuh-doss, Freddy Bègue-BD et Dave Funk-in-Oz. Comme on peut le constater, c'est du sérieux. Il y a eu liesse, puis remise (puis re-liesse). C'est paraît-il une certaine Alice Zetner qui a remporté ce prix  pour son livre Gloomy Sunday (éd. Talbin Michou). 
Voilà. Maurice, dit Mômo, le patron du Balto, est super content. Les affaires elles reprennent. L'ambiance? Mickey trône! selon lui. N'en doutons pas: le succès de ce prix est tel qu'il y a fort  à parier qu'un jour la classieuse Closerie des Lilas, sise à Paris, elle, n'hésitera pas à lui emboîter le pas et à se lancer dans une similaire aventure. Alors attention: Balto fraude!

samedi 13 avril 2013

Traduire, mourir – peut-être écrire

pour Marc Chénetier

Les livres sont des monstres qui moquent la mort. Des monstres qui jouent avec nos cadavres. Exemple: dans Middle C., de William Gass, une friable volupté est à l'œuvre. Or le traducteur, qui avance en boitant, en pouilleux, en renégat, armé de son seul dictionnaire aux pages sourdes et collées, sait qu'il va devoir affronter, d'un paragraphe l'autre, des turbulences. Ce sont en l'occurrence des turbulences américaines, des pages froissées et furieuses, orchestrées par un maestro cruel, l'égal de Bach, qui passe deux décennies par livre et ne croit plus à l'humaine humanité depuis qu'il a survolé le carnage atomique, mais ces turbulences veulent et peuvent néanmoins passer/casser les frontières, advenir par exemple en français, car tout en elles crient le désir d'exciter la moelle langage, et non de visiter langue, et le moins qu'on puisse faire (à savoir : le plus) c'est d'entendre leurs requêtes et de s'y soumettre, debout.
Quand vous traduisez, vous acceptez la fusion, vous l'appelez, et votre souci n'est pas juste d'ingérer l'ennemi intérieur qu'est le texte, sa tyrannie, son orgueil, sa faiblesse et son humilité, mais d'en savourer les sucs, d'en malaxer les muscles, qui sont autre chose que la langue d'origine, qui touchent aux compulsions linguistiques les plus tenaces, celles qu'articulent les lèvres de la pensée physique. La pensée est un acte de la chair, dixit Lorca.
Il y a, pages 52-53 de Middle C., un passage où Gass travaille la phrase en Torquemado d'opérette, à la fois bourreau et plaie et bouffon, il nous conte et compte l'apocalypse, l'humanité réduite aux larves et aux cendres, et convoque cette ambulante anomalie qu'est l'humain survivant, toujours prêt à recommencer, à réinventer la massue et le glaive et le fusil et la bombe. C'est un passage armé, blessé, cinq mille signes déchaînés qui claquent et fourchent.
Le traduisant, on piétine, on racle, on bégaye. On est exalté mais amputé. Forcément. Car Gass nous oblige à lire non pas l'illisible, mais la lecture à l'état de rut, avec le mot violé, la virgule affûtée, et nous dire: ce n'est pas la substance qui vous écorche, car c'est le même depuis Homère, depuis Thucydide, Plutarque, non, c'est ma phrase qui vous fait tenaille, vous englue la luette. Sa phrase est longue, elle chahute, hésite, tranche, elle oblige la lecture (et le lecteur) à étreindre la forme et son mouvement instable, elle est articulée et désarticulée dans le même temps, la même illusion. Elle est magnifique, horrible, souple et rêche. Elle est la phrase qui mâche et dévore, un torrent assoiffé de  cadavres et de survivances. 
A un moment, à la fin de ce grand huit, Gass (ou celui qui écrit sous son oripeau) dit, ou plutôt écrit, trace, sarcle: "why were babies born to be so cruelly belabored back into the grave".
Hum. Why were babies born to be so cruelly belabored back into the grave. Le traducteur, ici, a un ennemi, et qui n'est pas la phrase anglaise, non, car son ennemi c'est la phrase française et fantoche qui se détache mollement de l'ombre originelle. Son ennemi, c'est le sens de la phrase mise à plat et en verso: "pourquoi les bébés naquirent (si c'est) pour être si (aussi) cruellement remis (retravailé) dans la tombe." Il doit donc non plus bouffer la phrase à la manière d'un logiciel de traduction (il en serait incapable), mais trouver la faille, entrer – effracter – dans la langue de l'autre (pas l'américain, mais le gassois, le gassien, le gassololique) afin de "recommencer" la phrase – la convulsion raisonnée –  en français. Il doit non plus regarder la phrase mais la pénétrer, doucement, par contorsions lexicales, syntaxiques, grammaticales, autrement dit instinctives, afin de la contempler de l'intérieur. S'il y parvient, il en verra peut-être les veines, les nerfs, les muscles, en sentira les os et en tâtera la chair avant la peau. Mais surtout il devra écouter la sourde, la violente, l'obstinée musique qui préside à tout cela. Il devra changer son gant en main, sa volonté en souplesse. Faire que sa main cesse de prendre pour mieux s'éprendre. Car le mot anglais, une fois mâché, perd sa pulpe, mais il vous incombe de recomposer le fruit sans l'appui de la graine. Pour cela, il faut un peu patauger dans ce traître compost qu'est notre intuition de langue;
Quand je traduis (et l'on me pardonnera, j'espère, ce "je" excédentaire, puisque traduire c'est, en un paradoxe d'une intimité vertigineuse, se défaire de ce jeu, le diluer dans l'acide de l'écrire), je ne cherche pas le cogito qui me permettrait d'abattre mes cartes – elles ne sont pas de visite, mais humblement topographiques). Mon "je" ne cherche rien. Il essaie de devenir autre chose qu'un je afin non pas de chercher mais de trouver. Il se dilate et s'éparpille, afin d'essaimer dans la phrase et d'épouser sa pulsation (il n'a pas d'autre choix). Il sait également, ce je traduisant, qu'il ne traduit pas telle phrase, mais telle phrase charriée par le torrent immense de toutes les autres phrases du livre. 
Quand je traduis, donc, quand vous traduisez, l'essentiel est dans la déflagration et le repli. Vous traduisez la phrase, certes, mais surtout vous traduisez avec la puissance des centaines de milliers de mots qui la portent. Vous traduisez l'instant dans le mouvement, le détail dans le tout, la lettre dans l'esprit dans la voix dans le corps.
Traduire, c'est mourir. C'est décéder dans sa langue pour mieux, une fois côtoyés les vers qui rongent et nourrissent ce lieu faussement commun qu'est le langage, renaître, revenir, sans ruse ni rouerie (la trouvaille est souvent rouillée, la bonne idée bancale), et profiter de cette décharge, de ce flux, de ce sentiment de puissance et d'échec qui seul permet de ne pas capituler.
Le texte que vous traduisez n'a ni prévu ni interdit sa transformation. Il l'a juste rendue possible en étant si singulier, si hachuré, si démantibulé que vous ne pourrez en mimer l'épilepsie qu'en acceptant d'en sucer les symptomes.
On traduit, à force d'âge et de coups, à même l'âtre et la forge de la jouvence; car tout à chaque fois revit et recommence, on voit monter la langue depuis sa gangue enfouie et sourde, elle bataille et sourit, grimace et fuit, elle devient l'entrelangue immédiate de notre possibilité d'existence. A n'être que langue, on devient lèvre, trachée, poumon, on tient le souffle, on côtoie la cadence. Traduire est dangereux: ça vous bégaie, vous tait, ça fait de vous l'éternel idiot faulknérien. Mais c'est bien. C'est ce que vous vouliez, depuis le début, depuis le balbutiement: non pas parler la langue sans feu, mais brûler dans l'eau même du langage. Traduire vous met à genoux, et du coup, la terre le sol la boue sont des paysages plus proches. This is not an exercice. I repeat: this is not an exercice.
Toucher à la langue, autrement dire traduire, nous désaxe. Accepter, rechercher, désirer ce désaxement exige de l'instinct, de la technique. Il exige surtout ceci: arrêter de se croire soi. Langage souvent dérange. Traduire, ce n'est pas être bois et se croire violon (thanks Rimbaud) mais s'imaginer, se rêver, archet, archet de chair. 
Traduire, c'est mourir. Mais pas d'ennui. Mais sans fin. De plaisir. C'est donc ne pas mourir. Le soi s'y perd, crève, pffuiit, ballon sot que rien ne retenait – on ne le regrettera pas. On peut vivre enfin dans le nous, s'y croire légion, nager à même le texte qui n'est que vagues, formes, saignées. Voyez comme c'est facile. Prenez l'égo, trouez-le –  puis, vaincu heureux, écoutez le vent.
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vendredi 12 avril 2013

Djian : dictée obligatoire


 pour marion
Longtemps on s'est mépris sur Djian. On a cru, à raison, qu'il tentait de nous indiquer, par le choix de son titre le plus connu, qu'il nous donnait une indication du degré de maîtrise de son écriture (37,2°) – le malin. Il écrivait alors comme écrivent les Américains qu'on traduit quand ils écrivent comme des Français qu'on traduit en américain (what a pitié).

On a dit de lui, à cette époque bénite et beneix, qu'il était un héritier de la beat generation. C'est vrai qu'il innovait à mort comme Burroughs, était incantatoire comme Ginsberg et jazzait comme Kerouac. Hein quoi? Non rien. On voulait juste dire à l'époque qu'il avait été docker (sors de ce corps, Bernard Lavilliers!) et lisait L'Attrape-Cœur (le roman le plus surestimé du monde avec Lucien Leuwen) avant d'être magasinier chez Gallimard (l'équivalent sans doute de mineur chez Zola). Mais Djian est avant tout un parolier, c'est-à-dire quelqu'un qui fabrique de la parole (comme ça, on évite d'utiliser le verbe "écrire", c'est mieux). Il a quand même assuré le doublage sur papier de "Déjeuner en paix", la chanson de Stéphane Eicher qui a porté le vers de cinq pieds à d'hélvètes et entêtantes hauteurs (même si ladite chanson, glaglagla, faisait rimer "monde" avec "hécatombe"). Puis il a rédigé d'autres livres qui ont réussi l'exploit d'être tous meilleurs que le suivant, ce qu'a su vite piger le prix Interallié.
Mais on s'est trompé. Grave, dude. On l'a sous-estimé, the man. Djian est un styliste, un amoureux de la grammaire, un fou de la syntaxe, un habitué de la ponctuation, un dealer d'adverbes – il planche, et le dit. Il prend le lieu commun et lui tord le cou. Il – non, pardon, on s'est mal relu. On voulait dire: le lieu commun le prend et lui tord le cou. Hum. Du coup, ça change tout. Mais balayons tous ces a priori dont nous nous étions munis au cas où ils nous auraient servi a fortiori. Laissons l'homme naviguer entre Boston et Biarritz (bon, là, en ce moment il est à Valence, lui qui entretient des liens avec le cinéma qui sont de l'ordre de l'amour/haine, enfin, ça dépend des recettes…). Donc, contemplons l'œuvre. Laquelle se tient toute droite et toute seule (surtout toute seule) dans la langue comme le pied unique d'une grue dans un champ en jachère (je sens que cette image est ruralement correcte mais un tantinet biaisée). 
Depuis l'aube des temps, nous aimons les dictées. Et surtout les dictées commentées. C'est comme ça, on n'y peut rien. On est toujours à l'affût d'un Maurice Carême prosateur et hip-hop. Il se trouve que Djian a eu la bonne idée d'écrire une très longue dictée intitulée Oh… D'abord, son titre nous a surpris, puis il nous a étonnés. Après, il nous a juste donné la mesure de la puissance de l'oubli. Heureusement les Inrocks nous ont éclairé sur l'indispensable modernité de ce projet littéraire. Une femme violée se tapait son violeur, à son insu, puis avec gourmandise. Sauf que c'était pas du Jauffret.
Bref, motivé comme jamais, nous avons tenté de piger (to dig) le sens caché de tout ça. Its hidden meaning. Its fucking hidden meaning, même. Ce "OH" était – ô surprise! – une abréviation! C'était, selon la table des éléments, le fameux ion hydroxyde, dont le caractère basique se mesure par une constante d'équilibre tandis que sa nucléophilie se mesure par une constante de vitesse, ce qui est déjà trop en dire et se foutre un peu de ma gueule.
Mais trêve d'exégèse: lisons, lisons ! Pas seulement parce que le rire est le propre de l'homme, mais aussi parce que si, quand même, il l'est. Donc, ce soir d'hui, c'est dictée. Prenez une feuille, un crayon, et non, désolé, la gomme est verboten. Hélas. C'est parti. Extrait de Oh O 3 pts. Je ne ferai pas toujours les liaisons alors soyez attentifs. Oh, Louison! je t'ai vue! Repose tout de suite Mort à Crédit! On n'est pas là pour rigoler. Allez, dictonnons:
"Je suis sensible, en général, aux interventions du monde extérieur. [C’est bien, il ne faut pas avoir honte, d’ailleurs c’est un peu le point commun entre 6 973 738 433 d’êtres humains]. Je peux rester enfermée plusieurs jours d'affilée [félicitations, même si "plusieurs jours" qui n’auraient pas été "d’affilée" ça aurait pu faire son petit effet], ne pas mettre un seul pied dehors [tant qu’à mettre un lieu commun dehors, autant que ce soit le pied] si je perçois un inquiétant présage [mais oui, Cassandre, nous te recevons 5 sur 5] dans le vol erratique d'un oiseau [l’oiseau, qui est l’étourderie même, rappelons-le, fait n’importe quo, il vole comme un gauchiste poursuivi par un nervi du GUD] - si possible accompagné d'un cri perçant [le cri a intérêt à être perçant s’il veut qu’on l’entende] ou d'un croassement lugubre [on attend, en vain depuis deux mille ans, l’apparition du croassement jubilatoire, équivalent probable de l'écrivain autrichien farceur] - ou encore si un rayon de soleil le soir vient étrangement me frapper en pleine figure en traversant le feuillage [ici, l’adverbe « étrangement » réussit ce tour de magie incroyable d’immiscer de l’étrangeté dans un phénomène qui pourtant se résume à se faire aveugler par une boule en fusion] ou si je me penche pour donner un peu d'argent [« un peu », parce que « beaucoup » aurait paru «un peu» exagéré] à un homme assis sur le trottoir qui soudain [action ! réaction !] m'attrape le bras [qu’il aurait pu tout aussi bien « saisir », ou duquel il eût pu s’emparer] et me hurle au visage : "Les démons, les visages des démons... mais si je menace de les tuer, là, ils m'obéissent... !!" [On a beau venir de l’enfer, on a pas envie de mourir, et on sait reconnaître une menace quand c’est une menace, surtout si elle est menaçante] - l'homme éructait [le sans-abri ne s’exprime pas, il « éructe »], répétait cette phrase en boucle [tant qu’à répéter, autant que ce soit en boucle] avec des yeux fous [pourquoi ne pas oser des « prunelles démentes » ou des « iris psychopathes » ?], sans me lâcher [cette façon qu’a le pauvre de se cramponner au riche !] et en rentrant, ce jour-là, j'avais fait annuler mon billet de train [ouf, il était remboursable], oubliant à l'instant le but de mon voyage [distraction un peu excessive, mais bon…], n'y attachant plus aucune espèce d'intérêt [la phrase s’étire, attention, la redondance s’annonce], pas le moindre [et voilà, paf], n'étant pas candidate au suicide [on peut être candidat au suicide puisque le dictionnaire des expressions toutes faites l’atteste] ni sourde aux avertissements [ou aux "injonctions", la surdité ayant cette particularité d’empêcher la réception de messages audio], aux messages et aux signes que l'on m'envoyait [diantre, que la sémiotique sait être subtile].

A seize ans, j'ai loupé un avion à la suite d'une beuverie aux fêtes de Bayonne et cet avion s'est écrasé [on apprécie l’allitération beuverie/Bayonne, même si, non rien]. J'y ai longuement réfléchi [il est bon que la réflexion prenne son temps : « j’y ai courtement réfléchi », ça ne marche pas]. J'ai alors décidé que dorénavant [quitte à prendre une décision, autant qu’elle soit effective tout de suite, sinon ça sent la procrastination et le roman piétine], j'allais prendre certaines précautions afin de protéger ma vie [si les précautions peuvent nous protéger, moi je dis que c’est bien, ça m’a l’air même logique]. J'ai admis que ces choses existaient [réalisme, sagesse, principe de réalité] et j'ai laissé rire ceux qui prenaient le parti d'en rire [à la fois, on va pas non plus les empêcher de faire ce qu’ils font puisqu’on vient de dire qu’ils le faisaient de toute façon]. Je ne sais pour quelle raison [suspense] mais les signes venus du ciel m'ont toujours semblé les plus pertinents, les plus impérieux [oui, bon, la météo c’est pas non plus le top du fiable], et un nuage en forme de X - un genre assez rare [effectivement] pour attirer doublement mon attention [l’attention est si souple qu’elle peut se plier en deux, voire loucher] - ne peut que m'inciter à me tenir sur mes gardes [on ne vous demande jamais vraiment de vous tenir sur vos gardes, dans les romans, on préfère vous « inciter »] . Je ne sais pas ce qui m'a pris [cette ignorance coupable doit à mon avis appeler une suite de questions, sinon le lecteur va être le seul à s’interloquer]. Comment ai-je pu relâcher ma vigilance ? [Première question, ouf. On était justement en train de se la poser.] Même si c'est un peu - beaucoup ? - à cause de Marty [Un peu ou beaucoup ? Cette hésitation semble prouver que rien n’est tranché.]. J'ai tellement honte. Je suis tellement furieuse, à présent. Furieuse après moi. [Au cas où on aurait cru qu’elle était furieuse après le type qui a fait d’elle un personnage psychologiquement psychologique.] Il y a une chaîne à ma porte. Il y a une maudite chaîne à ma porte [ici, entendez « maudite » dans sa tonalité anglaise : a fucking chain – oui, Djian est un peu anglais, il a lu L’Attrape-Cœur, non mais], l'ai-je oublié ? [nous aussi, rassure-toi], Je me relève et je vais la mettre [ déplacement + action : double trouvaille de l'efficacité – sans compter le sous-texte érotique derrière ce tendancieux « je vais la mettre », thème du livre]. Je pince un instant ma lèvre inférieure entre mes dents [elle ne la mord pas, elle la pince : précision chirurgicale, charme de l’écriture dentaire] et je reste immobile une minute [on actionne le chrono, svp]. En dehors du vase cassé, je ne constate aucun désordre [besides the fucking shattered vase, i see no fucking mess]. Je monte me changer [elle aurait pu changer se monter, ça nous aurait fait des vacances]. Vincent vient dîner avec son amie et rien n'est prêt [c’est un peu une métaphore du livre, là.]

La jeune femme est enceinte, mais l'enfant n'est pas de Vincent [Dallas, ton univers impitoyable]. Je ne dis plus rien, à ce sujet. Je n'ai rien à y gagner. Je n'ai plus la force de me battre avec lui. Ni envie. [Fucking abnégation.] Lorsque je me suis rendu compte à quel point il ressemblait à son père, j'ai cru devenir folle [camisole, hop !]. Elle s'appelle Josie. Elle cherche un appartement pour Vincent et pour elle, et pour le bébé à venir [la syntaxe est correcte, c’est déjà ça]. Richard a feint de se trouver mal lorsque nous avons évoqué le montant des loyers dans la capitale [tu m’étonnes]. Il a marché de long en large [il aurait pu faire les cent pas mais bon, évitons les clichés] en maugréant [il fait bien de maugréer, il n’y a que dans les livres qu’on maugrée, inspecteur], comme c'est devenu son habitude [le type en question doit être hyper doué pour arriver à feindre de se trouver mal tout en faisant les cent pas]. Je vois combien il a vieilli, combien il est devenu sombre en vingt ans [le mec a vieilli en vingt ans et ça se voit : il est pas très doué pour le camouflage]. "Quoi, par an ou par mois ?" a-t-il fait en prenant un air mauvais [je n’ai jamais compris dans les romans ce « a-t-il fait », qui me semble n’exister que dans les traductions de la Série noire – quant à cet « air mauvais », il doit être vendu en grande surface]. Il n'était pas sûr de trouver l'argent [zut]. Tandis que moi, je suis censée bénéficier de revenus confortables et réguliers [l’ironie +l’euphémisme= subtilité]. 

Naturellement.  [un adverbe isolé, ça en jette, non ?]

"Tu as voulu un fils, lui dis-je. Souviens-toi."  

Je l'ai quitté car il était devenu insupportable [logique] et aujourd'hui, il est plus insupportable que jamais [on se bonifie rarement, ma brave dame]. Je l'encourage à se remettre à fumer [tsss] ou même à courir afin d'évacuer cette amertume ombrageuse [alors là, on tique un peu : « amertume ombrageuse », bien qu’en apparence très littéraire, ne serait-il pas, très simplement, indigeste, voire grotesque, ou pire : « très littéraire » ?] qui l'anime la plupart du temps [et non neuf fois sur dix, comme on l’avait naïvement crute].  

"Excuse-moi, mais va te faire foutre, me dit-il. En tout cas, je suis à sec pour le moment. Je croyais qu'il avait trouvé un job.  

- Je ne sais pas. Parlez-en, tous les deux."  

[Fucking dialogue.]

Avec lui non plus, je ne veux plus me battre. J'ai passé plus de vingt ans de ma vie [vous aurez remarqué qu’on ne dit jamais « moins de vingt ans » dès qu’on parle d’une cohabitation qui fait chier, même si grosso modo on parle du même nombre d’années] avec cet homme, mais parfois je me demande où j'en ai trouvé la force.  [La femme, ce titan – on remarquera au passage que souvent on ne sait pas d’où viennent nos forces, surtout quand elles ont fait le gros dos pendant deux décennies]

Je me fais couler un bain [tiens, un vers de sept pieds !]. Ma joue est rouge, et même un peu jaune, comme de la terre cuite [souvenir d’atelier poterie ?], et j'ai une petite goutte de sang au coin de la lèvre [quel dommage ! c’était une occasion inespérée d’utiliser le mot « commissure » !]. Je suis sérieusement décoiffée - la pince qui retenait mes cheveux en a libéré une bonne partie [alors, oui, effectivement, vous êtes décoiffée, et même « seriously », mais arrêtez avec les anglicismes]. Je verse des sels dans la baignoire [sujet verbe complément baignoire]. C'est de la folie car il est déjà cinq heures de l'après-midi [on dit rarement « 17h » dans les romans, à croire qu’on est payé au signe] et cette fille, Josie, je ne la connais pas très bien. Je ne sais pas trop quoi en penser [pas grave, apparemment, penser n’est pas à l’ordre du jour]. "
Ô lecteur de ce blog qui aime les dictées (et Djian), je sens que tu t'énerves. Tu cries au procédé, à la mauvaise foi, tu trouves cette façon de procéder à la fois inique et insultante (tu m'as déjà reprochée ma méthode quand j'ai fait un montage d'éloges consacrés à Houellebecq assortis de citations, évidemment pathétiques, du même). Je t'accorde que ma façon de procéder n'est pas d'une élégance folle. Peut-être même est-elle indigne de moi. Et tu vas, si ça se trouve, te fendre d'un commentaire hargneux (que je ne publierai pas forcément, pas folle la guêpe). Mais tu sais quoi? Faulkner. Oui: Faulkner. C'est tout ce que j'ai à dire. Relis ou lis Faulkner, et nous causerons de tout ça avec un peu plus de recul.
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Philippe Djian, Oh..., éd. Gallimard, 2 € si tu cherches bien