lundi 30 avril 2012

Un tout petit bout de plomb

Si l'on organisait le concours de la plus ratée traduction, les ex-aequo seraient pléthore, voire légion.
Il y aurait même peut-être quelques petits malins pour se hisser d'aplomb et volontairement dessus le haut du podium.
En tout cas, c'est ce qu'on pourrait presque essayer de penser en lisant certains exemples de traductions comme en figurent les fonds d'étagère. Hum.

Le hasard a voulu que je tombe ce week-end sur une perle en manque de pourceau. Il s'agit d'un roman de George Maxwell, intitulé Pitiless en anglais (impitoyable…) et titré Le Jaguar ne pardonne pas en français, publié en 1954 par les éditions SOGEDIDE (ouch!) et traduit par… bon, le nom du traducteur ne figure nulle part, ce qui à l'époque était monnaie courante. 

C'est un petit roman policier comme il en existe des milliers, auréolé d'un pitch qui donne le tournis:
"La prodigieuse carrière d'espionne de l'infernale et diabolique créature qui porte le sinistre surnom du 'Jaguar', relatée dans une nouvelle série d'aventures fantastiques par George Maxwell, l'auteur de La Môme Double-Shot. Hallucinant!!!"
On appréciera à sa sulfureuse valeur le "infernale et diabolique"… Mais passons aux choses sérieuses. C'est le genre de roman où l'on "coule un œil prudent", où l'on "entre comme une ombre", où l'on "soupire bruyamment" et "râle brièvement". Mais la traduction, aidée sans doute par une version originale qu'on rêverait de lire, permet de dépasser le cliché pour atteindre à des sommets syntaxiques, des fulgurances imagées, des prodiges sonores, avec parfois des excursions à la limite du sens. On citera en particulier le début du chapitre IX:
"Le message en réponse à celui qu'il avait passé aux premières heures à O'Shaunessy revint à l'Agent spécial en code simple. Il le déchiffra rapidement et, pour une fois ne fit pas, ou plutôt n'acheva pas la grimace qu'il avait amorcée en supposant que son chef direct allait le prendre à parti. L'Agent en charge du CIC était extrêmement sérieux, ne faisait aucun commentaire comme toujours sur les erreurs de son homme de confiance et renouvelait d'ouvrir l'œil plus que jamais, et ceci pour au moins deux bonnes raisons. La première, que la position du personnage obligeait à y aller mollo-mollo, la seconde, que les types étaient particulièrement adroits. Il y en avait bien une troisième, secondaire celle-là [!!!!], et qui avait trait à la présence du Jaguar dans l'organisation en question."
Et bien sûr, comme si ça ne suffisait pas, il faut que le texte comporte de l'argot, lequel passe difficilement le cap des années comme tout le monde le sait:
"Merde alors. Il est pas giron, le pauvre! fit-il en constatant l'état de purée dans lequel se trouvait le garçon."
Ou, mieux encore:
"Je crois que le mieux est de passer un coup de grelots au canard pour lequel marnait le gars."
Bref, les raisons de saboter une traduction sont infinies. Mais elles ont au moins le mérite d'accréditer la thèse selon laquelle toute traduction est une réécriture du texte originale, une réinvention. Difficile aussi de savoir quelle lecture en faisait le lecteur de 1954, s'il tiquait, trouvait qu'il y avait gourrance, se passait la pogne sur le museau en se demandant si on lui parlait pas chinois… Le fait est que le livre a existé, qu'il a été lu, en dépit de son infernale et diabolique traduction. Il doit exister, dans le mécanisme de la lecture, quelque chose de l'ordre de l'obstination, de l'hypnotisme, quelque chose qui fait qu'on ne lit plus du langage mais des pures chaînes de mots censées relier le battant de la couverture à la trappe de la dernière page, à la force du récit, des chaînes qu'on suit, aveuglément, en état second, sans plus savoir si ce qu'on lit est écrit en français ou dans on ne sait quelle novlangue issue des affres de la traduction, peu importe, l'œil lit, sans trop en référer au cerveau, abîmé dans un plaisir gourd qui rappelle le phénomène de l'hibernation, avec peut-être, telle une lueur improbable, un espoir:
"Il avait espéré qu'on trouverait quelque part dans sa carcasse froide et réduite en menus morceaux par le scalpel du médecin légiste un tout petit bout de plomb qui l'aurait mis sur la voie."
Un tout petit bout de plomb: quel texte peut prétendre ne pas en posséder ne serait-ce qu'un dixième d'once, ô Jaguar?


 

samedi 21 avril 2012

Harry Herschkowitz: dans la tourmente du Tropique avec Miller

Un livre quitte l'imprimerie. Il part s'embusquer dans les librairies, s'en va échouer sur le bureau d'un critique, se cache entre deux confrères dans une bibliothèque, est acheté, perdu, volé, donné, égaré, il change de main, on le lit, le feuillette, le commente, parfois on écrit son nom dessus, on glisse entre ses pages quelque chose, le temps l'emporte, il disparaît, puis un jour il décide de remonter à la surface. L'histoire est connue. Elle se répète. Elle est magique, secrète.

L'autre jour, en déambulant dans les allées d'une brocante, boulevard de Reuilly, un étal propose de vieux livres. J'avise un rectangle vert, fatigué, un livre relié sans jaquette qui prend froid. C'est Tropique du Cancer, de Henry Miller, éditions Denoël (quand Denoël au 19 rue Amélie, dans le VIIème arrondissement), l'ouvrage date de 1945, la traduction est de Paul Rivert, et la préface de Jean Fluchère. L'achevé d'imprimé est du 15 décembre. C'est donc la première édition en langue française, enfin je crois. Le livre est d'abord paru en anglais, chez Obelisk Press, grâce à l'appui financier d'Anaïs Nin et d'Otto Rank, mais la censure américaine en a empêché la diffusion, et il faudra attendre 1961 pour que Tropique du Cancer infiltre à nouveau le continent américain.
L'édition Denoël que j'ai récupérée sur cette table où s'entassaient des livres sur les divisions Panzer, quelques numéro de Lui et d'inévitables volumes en poche de Druon, cette édition avait un petit quelque chose de spécial. Bien que vendue 2 euros, elle portait une inscription manuscrite, à la plume, à l'encre bleue, en page 6, en regard du début de la préface. 
Bon, il était clair qu'il ne s'agissait pas de la signature de Henry Miller, ce dernier signe son nom avec un "m" minuscule, et ses "n" et "r" ne présentent pas cet aspect. Ne rêvons pas. En revanche, qui pouvait bien être ce "Harry Herschkowitz" ? Une petite recherche s'imposait.

Harry Herschkowitz était un proche de Miller. Originaire de Boston, il aspirait, comme quelques autres, à écrire le grand roman américain. Dans The improbable President, Vincent O'Leary en fait le portrait suivant:

"A tall, angular man in his twenties with bushy brown hair. […] He was working on a book titled The Androgynous Act, written, he told me, in the tradition of Fraenkel's Bastard Death and Gutkind's The Absolute Collective."

Le livre en question n'est répertorié nulle part. Dans son livre sur Miller (The Devil at Large), Erica Jong raconte que Miller avait envoyé à New York son ami Harry Herschkowitz afin que ce dernier "interviewe" June Lancaster pour Miller (lui demandant également de procéder à un "mattress-test", un examen sur l'oreiller…). Harry s'en sortit comme un chef et revint à Big Sur avec celle que Miller appelait déjà June II. Miller ne la garda pas longtemps et passa vite à Janina Lespska, mais là encore c'est une autre histoire.
Dans Le Cauchemar climatisé, Henry Miller parle un peu de Harry. Il dit de lui que c'est un marin et aussi un réparateur de hautes cheminées (un "steeplejack"). On sait également que Harry a fondé une revue trimestrielle, Death, dont le premier numéro est paru en 1946. Harry a écrit des poèmes, publiés par la revue Circle. Mais ce n'est pas tout. Il faut parler de Ben Hecht.

L'histoire, ici, est passionnante, et complexe, elle mériterait à elle seule des dizaines de pages. Pour en avoir une perception globale, on peut donc lire ceci. Mais résumons. Sachez simplement que Hecht avait fait monter une pièce sur l'Holocauste, et s'était servi des bénéfices pour affréter un ancien yatch allemand (!) qui devait rallier la Palestine, avec à son bord des rescapés de l'Holocauste. Mais le S.S. Ben Hecht fut intercepté par les Anglais, pour des raisons que nous n'avons pas ici la place d'exposer. Bref, une controverse était née, l'opinion internationale fut saisie, il y eut pas mal de remous dans la presse, les ambassades, aux quatre coins du monde. Mais là encore c'est un autre histoire. En revanche, ce qui nous intéresse ce sont les personnes présentes sur ce yatch épique. Quelques recherches suffisent à nous en procurer les noms, et parmi eux se trouve… Harry Hershkowitz! [Il est le deuxième dans la série des trois photos supérieurs; et c'est lui qui se tient debout sur l'autre photo, celle du bas, bras tendu, clope au bec]. On apprend même qu'il est alors âgé de 30 ans et vit sur la 11ème rue, dans le Lower East Side. Il semblerait que Harry, avec quelques amis, aient ensuite fondé une organisation, "The American Friends of Lehi" et même créé une revue, Freedom, dans laquelle ils appelaient à l'expulsion des Anglais de Palestine.
 


Oh, on doit pouvoir en apprendre davantage sur Harry Hershkowitz. Sur sa vie, ses amours, ses relations avec Miller, son aventure avec Ben Hecht, etc. Comment son édition française du Tropique du Cancer a-t-elle survécu, quels chemins a-t-elle empruntés pour arriver, soixante-sept ans plus tard, sur une table de brocanteur du XIIème arrondissement? Mystère.


Le fait est que, dans son obstination, le livre a tenu a prolongé le voyage obstiné et cahotique qu'avait entrepris son propriétaire.
Le livre que j'ai acheté ne présente guère d'autres indices, à deux exceptions près.



Sur la dernière page sont collés trois timbres en couleur, avec la mention "croisade de l'air pur, entr'aide français". Là encore, quelques recherches s'imposent…: "Dès la libération de la France, l'espoir renaît, les prisonniers de guerre reviennent et le taux de natalité explose véritablement, provoquant un "baby-boom" pendant les quelques années après guerre. La priorité du moment étant la production industrielle, nécessaire à la reconstruction du pays mais accompagnée d'un cortège de pollutions, ce timbre émis avec une surtaxe participe à la sensibilisation de la population aux bienfaits de l'air pur pour les enfants." Mais que font ces timbres à la fin du Tropique? Mystère, once again…

Ah, ce n'est pas tout. Entre les pages 206 et 207 figure un bout de papier sur lequel est dessiné, au crayon, assez maladroitement, une "bite". Est-elle de la main de Harry? En tout cas, elle fait un excellent marque-page pour le Tropique du Cancer, non? A ce propos, la page 207 est un moment de bravoure comme on les aime chez Miller:

"Je compris alors pourquoi Paris attire les torturés, les hallucinés, les grands maniaques de l'amour. Je compris alors pourquoi ici, au moyeu de la roue, on peut embrasser les théories les plus fantastiques, les plus impossibles, sans les trouver le moins du monde étranges; pourquoi ici on relit les livres de sa jeunesse et pourquoi les énigmes reprennent un sens nouveau, un pour chaque cheveu blanc."

Repose en paix, Harry. D'autres maniaques de l'amour viendront te remplacer…

vendredi 20 avril 2012

Cannes 2012: une sélection couillue

Vingt-deux films sélectionnés – aucune réalisatrice.
Bravo, hein, le comité de sélection: ça demandait quand même pas mal de concentration pour en arriver là.
C'est bizarre, mais on a du mal à imaginer l'inverse. Vingt-deux films sélectionnés, tous signées par des réalisatrices. Ça scandaliserait? Oui, sûrement. Et ça serait normal. Ça sentirait la magouille féministe. Un truc dans ce genre.
Mais là, non. Parce que hein, bon, c'est le septième art, pas un concours de  parité. Ne soyons donc pas mauvaise langue. C'est peut-être juste le hasard. Mais le hasard est  vraiment très con en plus d'être bigleux. Et on ne peut pas dire que le bénéfice du doute, dans ce cas-là, fasse humainement recette.

Renaud Camus, à un détail près

Ah, Renaud Camus, que de crimes tu promets en ton nom!
Tu viens  de rallier le Front de la Marine. Le journal Le Monde, dans sa grande générosité, t'a demandé de s'exprimer sur les raisons de ce rabibochage. Tu es écrivain, parais-tu, mais comme c'est curieux, dès que tu parles, tu redeviens un piteux pantin de la langue et tu dis des choses si calamiteuses qu'on croirait ton encre tout entière composée de mucosités.
Tu nous expliques d'abord que ton échec à être candidat signe avant tout "ton" échec à toi, celui de tes "capacités politiques" (mouahhaha), avant d'ajouter que ledit échec est surtout "dû au manque d'ouverture des élus". Bon, c'est ton échec mais tu veux bien le partager, c'est gentil de ta part. Parce que les élus sont "contrôlés par les grands partis". Et aussi à cause de tes mauvaises relations avec les médias. Ah oui, c'est vrai, tu nous avais pourtant expliqué qu'il y avait une sur-représentation des journalistes juifs à France-Culture. Mais bon, ne revenons pas sur ce "détail". 
Même si, finalement, tout ça reste une affaire de détail. Eh oui, car tu aurais bien adhéré à la pseudo idéologie lepéniste depuis des lustres s'il n'y avait eu la casserole du détail qui collait aux basques du hargneux chef borgne. Tu as ta dignité. Tant que ce dérapage persistait, pas question d'aboyer avec le grand méchant loup. Parce que "beaucoup de Français, dont je suis, ne pouvaient pas voter pour lui, à cause du 'détail' et de quelques autres particularités mal savoureuses." Des particularités mal savoureuses? Comme c'est joliment dit.
Mais tout ça, c'est fini. Avec Marine, les particularités seront goûtues ou ne seront pas. Elle. Ne. Dérapera. Pas. (En fait, si, elle dérape en permanence, mais tu ne dois y voir que des généralités bien savoureuses.) Donc, une "impossibilité funeste est levée", comme tu le dis si pathétiquement. C'est intéressant. Un peu comme s'il y avait eu un vice inhérent à la machine raciste du FN et que là, hop, c'est réparé, on peut y aller. Une affaire de langage, donc – ta spécialité, a priori. Toi qui, comme ton parti riquiqui, est :
"attaché à la culture et à la civilisation françaises, qu'il estime compter parmi les plus précieuses qu'ait élaborée l'humanité dans son long effort pour mettre sur pied un pacte de vie commune ménageant à la fois la liberté, la dignité, l'élévation spirituelle et le bonheur du plus grand nombre."
On aimerait soumettre l'analyse de cette phrase éminemment lourdingue aux futurs bacheliers.
Vous essaierez de dégager la pertinence de cette obsession majeure des années 2012: le concept de civilisation française, en le mettant éventuellement en rapport avec la mort du dernier Maya et la fin du monde.
Vous analyserez l'imagerie derrière l'expression "mettre sur pied un pacte".
Vous tenterez de percer le mystère ici du verbe "ménager" sans trop vous moquer de son usage et de sa polysémie.
Mais le plus important, Renaud Camus, tu le gardes pour la fin. Car tu as réussi à obtenir de Marine qu'elle s'accorde avec toi sur un point capital: la défense de la langue. Vaste programme. Sur lequel assurément Marine ne cesse de s'exprimer, tant la culture l'excite. La défense de la langue!!!! La langue française, hein, une fois repoussée en dehors des eaux territoriales toutes les scories linguistico-migrantes. Genre: Vous êtes bien gentils, mais notre langue ne peut plus vous accueillir, alors allez parler ailleurs. Et le fait est que Marine s'en sort plutôt bien de ce côté-là, en tout cas à tes oreilles, puisque, à l'inverse de papa, elle défend à sa langue de s'empêtrer dans des "impossibilités funestes" et de se saborder par des "particularités mal savoureuses".
Tu oublies juste un petit détail : même débarrassée de sa "mauvaise saveur", l'infâme et fausse pensée continuera toujours de puer.


jeudi 19 avril 2012

Anthologie du doute

On se prend parfois à rêver d'une anthologie du doute, qui rassemblerait, en une géométrie inquiétante, des textes d'écrivains tournant autour du pot, du puits, du vide, du point noir, des textes consacrés à ce moment, souvent pluriel, inéluctable, susceptible de survenir à tout moment, au tout début comme après la fin, ce moment qui est comme une anti-épiphanie: quand, soudain, tout le projet semble menacé. Non pas une vulgaire collection d'angoisses sur le blocage, la plage blanche, le manque d'inspiration, mais plutôt une cartographie mouvante de ce qu'on pourrait appeler "l'hésitement", quelque chose entre "évitement" et "évidement" — quand quelque chose dans l'œuvre se met à grincer, renâcler, qu'une fuite se produit, le sens s'échappe, siffle, quand ce qui commence à croître échappe aux intentions et projections, prend d'autres formes. Bref, ce moment à la fois tout en tensions et incandescences, où l'œuvre, bien qu'encore en gestation, cherche à imposer un "régime" inattendu à l'écrivain qui pensait que son plan "tenait la route". L'instant d'avant le possible déraillement. C'est à chaque fois une rencontre, une grande terreur, un vacillement, l'amorce d'une capitulation et la veille d'une réévaluation. Tout ne se passe pas comme prévu. Heureusement. Car sinon l'œuvre écrite ne serait que sa propre rédaction programmée. Il y a donc une part d'accident. Quelque chose se produit, qui n'était pas prévu. L'œuvre a autre chose en tête. On l'avait conçue assez mécaniquement, par défaut, dans le fantasme du contrôle et du plan, et voilà qu'elle s'agite, remue, qu'en elle des éléments deviennent organiques et prolifèrent, proposant leurs propres mutations.

C'est quelque chose de cet ordre qu'on ressent en lisant les lettres écrites par Nâzim Hikmet dans les années 40, alors qu'il est en prison et travaille à l'écriture de son long poème Paysages humains:

"[…] à vrai dire, plus le livre avance, plus j'ai des doutes, je ne sais pas ce que cela va donner, pour la première fois de ma fie, mon travail me tient tête, je ne suis pas son maître, c'est lui qui me domine, et qui trace son propre plan. Et ça, c'est très mauvais. Je commence à me demander si, après cinq ans de labeur, ce travail n'accouchera pas d'une clameur, d'un hurlement informe, d'une plainte abrutissante, d'un monstre, je doute, je m'inquiète, mais je ne puis m'empêcher d'écrire, le livre prolifère, brise tous ses cadres, en un mot, se refuse à toute discipline […]."

"Mon travail me tient tête": déclaration incroyable! Non parce qu'elle semble conférer je ne sais quelle malice ou quel animisme à l'œuvre en cours, mais parce qu'elle témoigne d'un rapport de forces constant entre celui qui écrit, les puissances du langage et l'économie interne du livre en cours, de ce triangle nucléaire sans cesse menacé d'implosion, où s'affrontent désir de contrôle, fantasme d'abandon, rêve d'échec, ventriloquisme, etc. Un triangle qui bien sûr ne peut vibrer que si le "je" ferme boutique pour laisser place à tous les hésitements du possible. Je doute donc je fuis – et enfin on entend autre chose.

mercredi 18 avril 2012

No Pulitzer today, their minds have gone away…

On pensera ce qu'on veut des prix littéraires et du prix Pulitzer en particulier, notamment du Pulitzer attribué à un ouvrage de fiction, mais force est de reconnaître qu'en général le résultat est rarement décevant: Jennifer Egan, Paul Harding, Junot Diaz, Marilynne Robinson, Jeffrey Eugenides, Richard Russo, Michael Chabon, Richard Powers… On pourrait en citer encore quelques dizaines sans être déçu.
Eh bien cette année, les jurés n'en décernent aucun. C'est comme ça. Nah. Pas de Pulitzer au défunt David Foster Wallace, pas de Pulitzer à Denis Jonhson, pas de Pulitzer à Russel Banks… Pourtant tous sélectionnés, à croire qu'ils en étaient dignes, puis… plus du tout. L'importance de ce prix – son soutien à une fiction exigeante – est d'une telle importance économique et culturelle qu'on voit mal quelle raison peut pousser un jury à ne pas arriver à se mettre d'accord. En ne décernant aucun prix cette année, les jurés ont dû se dire que leur morgue était au-dessus du mesquin consensus qui consiste à élire un "winner". Ils ont réussi à réduire leur liste de départ à trois titres (Wallace, Johnson et Karen Russell) mais ont été infoutus de rassembler une majorité de voix sur un titre. Et apparemment les statuts du prix ne permettent pas de sortir d'un si redoutable embargo. Pathétique. Comme le déclare, serein, Sig Gissler, administrateur du Prix:

"Thus after lengthy consideration, no prize was awarded. There were multiple factors involved in these decisions, and we don't discuss in detail why a prize is given or not given."

En français dans le texte: "Après une longue réflexion, le prix n'a pas été attribué. De nombreux facteurs jouaient dans ces décisions, et nous n'exposons pas dans le détail les raisons qui font qu'un prix est donné ou pas." En français dans le texte, une deuxième fois, mais plus clairement: "C'est comme ça, on n'a pas à s'expliquer et on vous emmerde." D'ailleurs, c'est la dixième fois que le comité du Pulitzer fait ce coup-là.
Comme le fait remarquer l'écrivain Ann Patchett dans une tribune que publie The New York Times: 

"With book coverage in the media split evenly between “Fifty Shades of Grey” and “The Hunger Games,” wouldn’t it have been something to have people talking about “The Pale King,” David Foster Wallace’s posthumous masterwork about a toiling tax collector (and this year’s third Pulitzer finalist)?"

Autrement dit: Vous ne trouvez pas qu'on parle suffisamment des daubes? Vous pensez vraiment qu'il aurait été déplacé de promouvoir, par exemple, le livre d'un des plus grands écrivains américains? Non? C'était trop demander? 

On imagine notre stupeur si un juré littéraire nous annonçait un beau jour d'automne que non, entre Guyotat, Kerangal et Chevillard, pfiou, impossible de se décider. Rien de plus rageant qu'un prix, certes, mais quoi de plus rageant qu'un prix qui se désaccorde avec lui-même, qui se la joue "euh non, pas envie", qui s'abstient, hautain, parce que la majorité c'est vraiment too much demander ? D'un prix qui feint de ne pas comprendre à quel point il est vital et symbolique dans un contexte économique où les libraires indépendants ont presque tous disparu? On a envie d'aller réveiller les manitous du Pulitzer et de leur donner un cours de latin: Alors voilà aujourd'hui nous allons apprendre les mots "ex aequo". Et demain on apprendra "age quod agis".




Qu'importe le produit pourvu qu'il ait de la presse

Il se passe parfois de drôles de choses dans les salles de cinéma. Bon, certains films marchent plus que d'autres, genre Intouchables, et d'autres un peu moins, genre tous les autres. En principe, quand vous achetez votre billet, à l'avance ou sur place, ça s'appelle un choix. Vous avez décidé de voir un film, disons un autre film qu'Intouchables et, a priori, vous vous fichez de savoir si la salle sera pleine ou vide, vous voulez juste voir ce film. Après tout, l'exploitant a accepté de projeter ledit film. Bien. Appelons ce film Le film que je veux voir. Ho-ho, soudain: problème. La salle projetant Intouchables est comble. Bon, ça c'est pas votre problème. Vous, vous êtes dans la file qui va voir Le film que je veux voir, ou bien vous êtes déjà dans la salle, vous avez payé votre ticket, tout va bien. Seulement, il y a encore 81 personnes qui sont venues voir Intouchables et qui sont hyper déçues parce que la salle où Intouchables est projeté est comble. Qu'à cela ne tienne. L'exploitant est ingénieux: il informe les gens venus voir Le film que je veux voir que finalement, vu la demande, il va projeter Intouchables dans la salle où devait être projeté Le film que je veux voir. Il va même le leur annoncer dans la salle, si d'aventure certains ont eu l'outrecuidance de déjà s'installer.
Ça semble logique, hein, puisqu'il n'y a qu'une dizaine de personnes qui veulent voir Le film que je veux voir. Logique et facile à faire puisqu'on est passé en projection numérique. On va donc leur proposer le marché suivant: soit les spectateurs venus voir Le film que je voulais voir (ouch, le titre a déjà changé…) peuvent regarder Intouchables gratuitement, soit ils pourront toujours revenir une autre fois voir Le film que j'aurais voulu voir (mais qui, bon, aura disparu de l'affiche, faut pas rêver). 

Cette situation se produit de plus en plus souvent. Au profit d'Intouchables ou d'un autre film, d'peu importe, la question ne porte évidemment pas sur cet indépassable chef d'œuvre qu'est Intouchables, ni sur l'inégalable Merci monsieur Marsipulami ou le très prometteur Les désarrois de l'élève Ducobu. Sans parler des Hunger Games et autres objets un peu trop identifiables. La question est de savoir si le contrat peut être rompu aussi cavalièrement entre film et public, attente et curiosité, pop et corn. Bref, des exploitants, qui pourtant se sont engagés à projeter un film dont le succès n'était évidemment pas programmé (le distributeur n'ayant pas "inondé" le marché avec quelque 300 copies, ce qui peut aider), décident donc, face à l'affluence, sous la pression de la demande, la grosseur de la queue faisant foi, de modifier l'équilibre des choix proposés. Puisqu'ils veulent tous des pommes, je vais quand même pas laisser ces kiwis prendre de la place. Vous vouliez un kiwi? Bon, je vous file une pomme gratos pour vous dédommager du kiwi que vous n'aurez finalement pas.

La déprogrammation sauvage existe donc désormais. Elle se fait avec une certaine désinvolture, comme s'il était un peu stupide ou naïf de ne pas tenir compte de la "demande". Trop de gens pour un film, pas assez de gens pour un autre? Hop, la balance tremble, on déplace les poids. Quand on connaît la fragilité économique d'un film indépendant, bien souvent condamné dès la première séance du mercredi à se voir fermer la perspective d'autres salles et à n'avoir plus qu'à tenir bon une petite semaine, on frémit devant cette nouvelle censure économique, absolument illégale, mais qui, apparemment, se pratique, et pas uniquement chez les petits ou moyens exploitants. On se demande d'ailleurs comment sont comptabilisés les billets vendus pour les films non projetés…

Appliquera-t-on un jour cette méthode ingénieuse aux livres? Bonjour, j'ai commandé le dernier livre d'Antoine Boute aux Petits Matins. – Ah oui, effectivement, nous avons bien reçu votre commande, mais c'était un peu laborieux d'aller le dénicher dans l'entrepôt alors du coup on vous propose le dernier Pennac, avec en prime un poème de Charles Dantzig sur les cornichons mais là c'est cadeau. Et sinon, vous aimez le pop-corn?

Zut alors. Il ne nous restait presque plus que cette liberté-là: acheter des livres dont personne ne parle, voir des films dans une salle déserte, ne pas se laisser impressionner par la grosseur des queues (désolé, ô Marsipumanipulator…). Eh bien non. Just another fucking client. Qu'importe le produit pourvu qu'il ait de la presse?
On se demande qui a bien pu initier et légitimer un tel climat d'arrogance et de décontractitude libérale pour qu'on en arrive à cette méprisance artistique que semblent avoir intégrée jusqu'aux acteurs de la vie culturelle ?

Espérons qu'on ne nous fera pas le même coup dans les urnes que dans certaine salles.

mardi 17 avril 2012

Le sommet à cinq

Amusante, cette idée (?) qu'a eu le site allo ciné de demander aux candidats à la présidentielle quel était leur "top 5" en matière de cinéma. Ça a forcément un sens. Sinon le résultat, du moins la démarche. On a encore du mal à les cerner? à y voir clair dans leur programme? à les considérer comme des produits humains comme les autres? Eh bien, rien de tel qu'un petit traitement de star. Allez, vite, vos cinq films préférés, qu'on sache si vous avez des goûts de chiotte, si vous savez feindre la cinéphilie, si votre inconscient va parler à votre place. De toute façon, quels que soient les résultats, chacun pourra se bidonner en fin de soirée en jouant les analystes. Non mais t'as vu, Marine Le Pen, elle c'est Braveheart, la massue au service de l'indépendance, les cris de guerre, tout ça, et puis hein Mel Gibson, l'antisémitisme, tout tout ça tu vouas. Bon, c'est sûr que leurs réponses prêtent le flanc. Hollande, un mixte entre Spartacus et Sous le sable, on voit tout de suite, je brise mes chaînes mais je m'enfonce sous l'eau, ils auront qu'à dire que je savais pas nager. Nathalie Arthaud kiffe Chicken Run, la révoltes des poules, oui, on avait compris. Eva Joly visionnant en boucle Le Parrain, on frémit juste. Poutou pleurant et rageant devant Ressources humaines, ça le fait. Cheminade et Rashomon, hum, bon, il doit y avoir une connexion secrète, on va chercher. Sarkozy? Oh, il a préféré donné des noms plutôt que des titres – l'habitude de nommer et placer ? –, il cite Dreyer, Lubitsch, Capra, Visconti. Non mais il allait pas balancer direct La Conquête, non plus. Ou Le Mac. Cinéphilien, donc, hors toute méprisance. Bref, de quoi parler cinéma et politique après le pousse-café.

On l'a quand même échappé belle. Parce qu'on peut très bien imaginer que le site evene.fr ou tout autre site vaguement intéressé par la chose imprimée leur ait demandé leur "top 5" en matière de littérature. Donc le jeu peut commencer tout de suite, bien sûr, il sert à ça. Parce que la question est plus amusante si elle devient devinette, si on fait participer les gens, hein. Les gens. On veut des gens!!! Alors, à votre avis, quels sont les cinq livres préférés de Sarkozy ? Ah non, désolé, les coloriages inachevés ça compte pas. Les cinq livres préférés de Mélenchon ? Hein, quoi? L'Etabli de Linhardt ? C'est de la triche. On peut aller encore plus loin. A votre, avis  vous, quels sont, d'après les Français, les cinq livres préférés des candidats? Ou mieux: à votre avis à vous, quels sont, d'après les internautes, les cinq livres qui, selon les Français, pourraient être les cinq livres préférés des candidats? On continue les poupées russes ?

Bref, on se demande à qui profite le jeu de con du top 5. Il doit y avoir quelque part un dieu du Top5 qui a décidé que tout le monde devait passer un jour par ses fourches cathodines. Que c'était comme le quart d'heure de Warhol. La bougie dans le cul des bizuths. Le commentaire audio du commentaire audio. Inéluctable. Un progrès.

La prochaine fois, interrogeons-les sur leur Top5 des  inégalités, on verra s'ils matent la même France.

lundi 16 avril 2012

Vollmann: what's up?

William T. Vollmann sera de passage en France, entre autres pour une escale lyonnaise à l'occasion de rencontres organisées par la Villa Gillet — un dialogue le 3 juin à 18h30 aux Subs (Verrière) avec Raphaëlle Rérolle, dialogue intitulé, attention, "Rendre compte du réel", lequel  coûtera 5 euros aux auditeurs. On essaiera de le croiser à Paris, aussi, mais là ça risque d'être gratuit et plus aléatoire, on vous dira.
Quoi de neuf, du côté du continent vollmannien ? Après la récente parution de Fukushima (Tristram), d'autres traductions sont prévues. Il y aura, on l'a déjà dit ici, le volume 1 de la série des Seven Dreams, The Ice-Shirt, que Pierre Demarty est en train de traduire pour Lot49 et qui paraîtra en janvier 2013. A l'étude également, la traduction du tout premier roman de Vollmann, You Bright and Risen Angels, que votre serviteur bichonnera en principe pour Actes Sud. Deux ou trois autres titres attendent encore de voir leur sort éditorial scellé…
Côté langue originale, on vient d'apprendre par son agent Susan Golomb que Bill le prolixe avait deux titres sous le coude: d'abord un recueil de nouvelles, Last Stories,  plus précisément des "ghost" stories: des récits surnaturels, métaphysiques et psychologiques parlant de l'amour, la mort, et de l'érotisme, ainsi qu'un nouveau chapitre de sa septuologie, intitulé THE DYING GRASS, et qui traitera du heurt entre Indiens et colons blancs pendant la guerre de 1877 dans laquelle s'illustra le chef Nez Percé (avec des incursions dans la guerre de Sécession.)


vendredi 13 avril 2012

Une fièvre sinon rien

J'avais l'intention de consacrer ce post à la fièvre, laquelle s'est abattue sur moi depuis deux jours tel un missile sol-air sur un petit enfant coupable de complicité passive, quand, mû par un noble souci de documentation, je me suis permis de consulter l'encyclopédie en ligne Wikipedia.

Et là, stupeur: 

"À ce jour –en 2010– il n'existe pas de définition précise universellement admise de la fièvre notamment du fait de difficultés concrètes de mesure en situation clinique (la température mesurée dépend du moment de la journée, de la proximité d'un repas, de caractéristiques environnementales)."

Soit. Parlons donc d'autre chose. Parlons des livres qui se vendent. Aux Etats-Unis, par exemple. En ce moment, le block-buster c'est la trilogie Fifty Shades, écrite par E. L. James. Ils se dirigent tranquillement vers le million d'exemplaires. Good for them. On s'est demandé ce qui pouvait bien susciter pareil engouement, et heureusement l'indispensable Christophe Greuet, du site culture.café.fr a fait le sale boulot (on le remercie) et nous dévoile la trame:

Le sujet de la trilogie Fifty shades a de quoi faire tourner plus d’une tête. Le livre commence par la rencontre accidentelle d’Anastasia Steele, une jeune étudiante de 21 ans, avec Christian Grey, le patron richissime, à seulement 27 ans, d’un empire des télécoms. Anastasia tombe immédiatement sous le charme des yeux gris et du corps de rêve de Grey. Une relation débute peu à peu entre eux, qui change toutefois de nature lorsque Grey annonce à la jeune étudiante, encore vierge, son plus lourd secret. Le beau chef d’entreprise avoue « ne jamais faire l’amour », mais « baiser durement » : Grey est un dominateur, et exige d’Anastasia qu’elle entre dans ses jeux sado-masochistes extrêmes. A son domicile, il possède une “chambre rouge de la douleur” équipée en chaînes, combinaisons de cuir et crochets. Pour plaire à son nouvel amant, Anastasia va plonger dans son jeu…
Le succès du livre, outre son contenu sulfureux, est, c'est révélateur, passé par la vente en format électronique. Parce que apparemment personne avait trop envie d'être vu dans le métro en train de lire des phrases du style "Grey obligea d'abord Anastasia à visionner pendant deux heures d'affilée des discours de George Bush" ou "Anastasia manqua jouir en découvrant que Grey écrivait aussi mal que son auteur". Hein? Quoi?

La fièvre, aurais-je pu vous dire, altère parfois votre lecture…

jeudi 12 avril 2012

Demarty foudroyé, mais Demarty primé

Le prix Maurice-Edgar-Coindreau, un prix récompensant un traducteur pour son travail sur un ouvrage écrit en langue américaine, a été décerné hier à Pierre Demarty pour sa magnifique traduction du roman de Paul Harding, Les Foudroyés, paru en mars 2011 au cherche midi éditeur dans la collection Lot49.
Pierre Demarty a également traduit L'année de la pensée magique, de Joan Didion, Le livre des fantasmes, de Brett Kahr, Prières exaucées, de Truman Capote (avec Marie-Odile Fortier-Masek), Suite indienne de Paul Theroux, etc.

Il travaille actuellement sur la traduction d'un roman de Vollmann, The Ice-Shirt, à paraître en janvier 2013 en Lot49.

Et maintenant, musique (et bravo, Pierre !):

"L’homme à qui il arracha une dent s’appelait Gilbert. Gilbert était un ermite qui vivait dans les profondeurs des bois, près du fleuve Penobscot. Il semblait n’avoir nul autre abri que les bois eux-mêmes, mais il se pouvait aussi, à en croire certains chasseurs de cerf, d’ours et d’élan de la région, qu’il se fût installé dans la cabane abandonnée d’un trappeur. D’autres pensaient qu’il vivait peut-être dans une espèce de hutte perchée dans les arbres, ou tout au moins un appentis. Tout le monde savait qu’il vivait dans la forêt depuis des années, mais jamais le moindre groupe de chasseurs en hiver n’avait aperçu ne serait-ce que les cendres d’un feu ou une seule empreinte de pas. Personne n’arrivait à imaginer comment un homme pouvait survivre à un seul hiver, livré à lui-même en pleine nature, et moins encore pendant des décennies. Howard, plutôt que d’essayer d’expliquer l’existence de l’ermite en convoquant l’hypothèse de feux de bois et autres cabanes de trappeur, préférait s’en tenir au grand vide que l’homme semblait de fait avoir élu pour domicile ; il aimait songer à une ornière dans les bois, un refuge dont seul l’ermite savait deviner la présence et trouver l’accès, où la glace et la neige, où la forêt gelée elle-même l’accueillaient, et où il n’avait plus besoin ni de feu ni de couvertures en laine, mais se contentait d’aller dans son seul habit de neige, tissé de givre, les bras et les jambes comme du bois froid et le sang comme une sève glaciale."
(Extrait des Foudroyés, de Paul Harding, traduit de l'américain par Pierre Demarty.)

mercredi 11 avril 2012

Cristal méduse

"De ce qu'il lui était arrivé plusieurs fois de trouver dans de l'eau de mer parfaitement limpide d'assez gros animaux inattendus, de formes diverses, de l'espèce méduse, qui, hors de l'eau, ressemblaient à du cristal mou, et qui, rejetés dans l'eau, s'y confondaient avec leur milieu, par l'identité de diaphanéité et de couleur, au point d'y disparaître, il concluait que, puisque des transparences vivantes habitaient l'eau, d'autres transparences, également vivantes, pouvaient bien habiter l'air. " (Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer)

Selon vous, quelles sont les chances d'arriver au syntagme "cristal mou" dès lors qu'on évoque les méduses? L'image, à peine énoncée, paraît pourtant d'une évidence cristalline. Elle semble irremplaçable, aller de soi, parfaite. Et pourtant son surgissement est unique. Nulle autre occurrence de cette image en littérature avant Hugo (et sans doute après). Car ce "cristal mou" n'apparaît pas par magie, il arrive dans la phrase à point nommé, et surtout il n'est possible que dans un contexte, un mouvement plus large. Produire des énoncés uniques, singuliers et cependant nécessaires, évidents, presque inévitables : une épiphanie inestimable.
Quatre cents pages plus loin, Hugo s'attaque à la pieuvre et, là encore, fait des prodiges: "De la glu pétrie de haine", "gélatine animée", "machine pneumatique", etc. — huit pages sont consacrées à la pieuvre, en une tentative d'épuisement à la fois de l'animal et de la langue qu'il permet de déployer, aboutissant à d'autres énoncés, d'un autre ordre, tels que "Pourriture, c'est nourriture. Nettoyage effrayant du globe. L'homme, carnassier, est, lui aussi, un enterreur."
Entre la méduse et la pieuvre, entre le "cristal mou" qui entraîne Gilliatt dans des songeries aériennes et la "gélatine animée" qui permet à l'esprit d'envisager la nature humaine, entre l'image solitaire, cristalline, diaphane et l'image pullulante, vorace, ténébreuse, Hugo invente quelque chose d'inédit, qu'il peut façonner à sa guise et qui est, enfin, soudain: le lecteur, hybride lui-même, se découvrant lisant.



mardi 10 avril 2012

Tu n'as rien vu à Merah Bachi.


On ne sait ce sur quoi il faut se pencher sous peine de tomber. Est-ce sur l’idée consistant à confier à un écrivain l’occasion de substituer une parole en place de celle d’une personne récemment accusée de meurtre. Est-ce sur la personne qui a eu cette idée, si tant est qu’on puisse retrouver l’étincelle ( ?!) première ayant présidé à cette « idée » (mais en est-ce seulement une ? est-ce Jean Birnbaum ?) ? Est-ce sur l’écrivain qui a accepté ce boulot (car c’est un boulot) ? Est-ce sur le cheminement de pensée qui a fait qu’on a 1/ pensé qu’un écrivain apporterait un « + », et 2/ l’a proposé à tel écrivain plutôt qu’à tel autre ? Est-ce sur les autres écrivains possiblement envisagés qui ont refusé ladite proposition d'écriture, pour telle ou telle raison ? Est-ce sur notre difficulté à nous positionner éthiquement quant à la validité d’une éventuelle fiction dans l’ordonnancement calibré de la réalité ? Sur le bien-fondé d’une telle démarche ? Sur notre conviction (?) selon laquelle ladite fiction peut aider le réel (?) à s’exprimer autrement ? Sur notre conviction qu’il s’agit là d’un exercice d’autant plus périlleux qu’aucune temporalité digne de ce nom n’a eu le temps ni le droit d’intervenir ? Sur la qualité de l'interprétation fantasmatique d'une autre, censément extrême puisqu'ayant conduit à de multiples meurtres ? Sur… Plus on penche, plus on risque de casser autre chose qu’une figure de style.
De quoi s’agit-il ? Doit-on choisir un camp ? Si Salim Bachi avait écrit son texte cinq ans après les faits, serait-il mieux reçu ? Trois ans? Dix mois? AVANT????? Il faudrait poser la question à Truman Capote ou à Homère. A Flaubert ou à Alexandre Jardin. A ma concierge. Non, ce qui surprend, c’est moins l’acte en soi que l'extrême célérité (supposée naturelle) d’un quotidien à recourir aux services d’un "professionnel de l’écriture", comme si dans la chimère langagière résidait une once de légitimité dès lors que tout est encore flou. Le Monde, d’ailleurs, fait depuis quelque temps appel aux écrivains pour fournir (fourbir?) ses colonnes. Pourquoi pas. Signe des temps, oui. J’ai moi-même été contacté : on m’a demandé tout de go si je voulais dézinguer untel. (On supposait que je l'avais lu, ou le lirai, que je l'avais détesté, et surtout: que j'avais quelque chose à en dire, comme si l'épisodique mordant des posts de ce blog cautionnait la justesse de prises de vue commanditées…) Au temps pour l’harmonie et la pertinence des rubriques "pour-contre". Les goûts/les couleurs: match retour. Mais bon, pour  pondre Contre Sainte-Beuve, il faut se lever tôt… Mais passons, c’est un autre sujet. J’ai un livre qui sort fin août et je ne voudrais pas me faire d’ennemis dans la presse. Qui dit pré carré dit tondeuse. Les place sont chères.
On a juste envie de dire à ceux qui font profession d’information que nous autres, écrivains [tout en sachant qu’il est impossible de se reconnaître sous pareille étiquette, laquelle range Pierre Guyotat et Guillaume Musso sur la même étagère professionnelle, alors please don’t bullshit us], que nous autres, donc, auteurs, hélas, ne nous posons jamais assez de questions et qu’il est un peu facile et cavalier d’en profiter. Non, nous ne sommes pas assez philosophes, pas assez poètes, pas assez essayistes, pas assez quantiques, pas assez mésopotamiens. Pas assez stylistes et passez mérovingiens. Souvent impulsifs et parfois même agacés. Mais la presse sait combien la tentation d’un « papier » titille celui qui a pour seule appendice sa plume. Tant qu'à être poule, autant pondre un œuf, tant pis si sa coquille ignore tout de l'or.
Je n’ai rien contre Salim Bachi. Ni pour. On ne m'a heureusement pas sollicité sur la question. Mais plutôt que de « se glisser dans la peau de », comme naguère on le faisait après une certaine période de « deuil » – et il serait bon de réfléchir à ce qu’est le deuil en termes d’affect linguistique–, n’aurait-il pas dû s’interroger profondément sur, non pas l’intérêt d’une telle démarche – l’intérêt est nul – mais sur les "effets" de cette démarche. Puisqu'ici l'effet l'emporte sur la cause. Le médium sur le message. Et le péril musulmano-terroristo-émigrant-faciès-etc sur la complexité des motivations du RAID en période pré-électorale (first we free a maternelle, then we kill the motherfucker). Salilm Bachi l’a sûrement fait, d’ailleurs — dans les délais qui lui étaient impartis. Un écrivain sait rebondir, au risque d'être  plus ballon voire baudruche qu'écho. Courage ou inconscience ? Ce n’est pas à nous de le dire, car nous aussi manquons de recul. Ecrire, c’est reculer, je crois, le rappelle. Dans un sens ou dans l’autre. Ça dépend dans quel sens tourne la tête. Si l'extérieur lui paraît plus pertinent que l'intérieur.
Non le problème dans cette histoire qui peine à en devenir une autrement qu'en Une, tant d’autres soucis plus cuisants nous sollicitent, comme par exemple les montages financiers réalisés par notre président pour le compte de Kadhafi. Car on sent bien qu’il conviendrait de se positionner (mot horrible) d’un point de vue, disons, moral. Or la fiction, l’écriture, l’imagination (dont le son est paraît-il imprescriptible) s’en sont mêlés. On peut donc hésiter, ou se montrer prudent, avant de condamner moralement une démarche qu’on suppose/espère/soupçonne littéraire. M’enfin, comme dirait Gaston, le texte en question n’est pas publié par un éditeur mais par un quotidien. Il y a donc eu commande (sauf si l’idée vient de Salim Bachi, mais bon…). Fermons les parenthèses.
Cela dit, on n’est pas obligé de prendre position. Y a-t-il eu « indécence » ? Les réactions ont fusé, toutes plus intéressantes les unes que les autres. Un presque débat a vu le jour. On parle (ici j’omets volontairement les guillemets) d’obscénité, d’islamisme armé, de monde désarticulé par la violence aveugle, de lumière blanche annonçant sa dernière heure, de droit à l'ingérence littéraire, etc. On a évoqué la jurisprudence (mot qui soudain dérange dans sa sonorité compartimenté), on a cité Jauffret, publié Olivier Rolin (impeccable), Marc Weitzmann, on a même prétendu qu’il aurait fallu le talent de Koltès. Ô morts, vous voilà une fois de plus dans l'agora évoqués…
Mais il semblerait qu’on oublie un petit détail. L’écrivain, stricto sensu, ne s’intéresse pas au "fait divers" ni même au fait majeuri. Flaubert se contrefout de l’adultère qui va très bien merci dans la société bourgeoise de son époque. Joyce n’est pas obsédé par l’Irlande qui est un pays comme la Pologne et donc nulle part. Guyotat ne se concentre pas uniquement sur l’avenir du foutre pendant la guerre d’Algérie dont il ne faut pas parler. L’écrivain est censé, jusqu’à preuve du contraire, bâtir une œuvre, du moins avoir un projet, allez, soyons cool, suivre une ligne. Il faut donc lire ce qu’il écrit à l’aune de son entreprise. Salim Bachi avait déjà postulé au rang d’inventeur de paroles avec son livre intitulé Moi, Khaled Kelkal, paru chez Grasset. Son intervention s’inscrit donc (d’après lui, et surtout selon Jean Birnbaum qui l’a sollicité) dans une logique dont on pourrait questionner, si l’intérêt nous en prenait, l’autre logique interne. En tout cas, c'est un exercice qu'il a déjà pratiqué, même à froid. Lui refusera-t-on le droit à l'urgence? C'est un autre débat. Zola a écrit J'accuse, et personne ne le lui a reporché. Enfin, si, tout le monde ou presque, mais la question n'est pas de savoir si on est Zola ou Bachi, le label qualité n'a rien à faire ici.
La question, finalement, est peut-être la suivante : l’avidité de faire débat est-elle à ce point honorable, sous couvert de démocratique intention, qu’il faille le bouclier de la fiction pour relancer le moribond traitement de la réalité ? Bien sûr qu’une telle colonne allait faire débat ! Mais allait-elle faire journalisme ? allait-elle faire littérature ? Allait-elle faire ? N'allait-elle pas, trop simplement, dire, parler, délirer? Sans magnifier ni déshonorer, certes, puisque de toute façon la parole d'un homme ne vaut que son pesant d'encre monnayable. BASTA. Abondance de courriers de nuit pas, pas plus que floraisons de tchats, et ce post n’en est évidemment qu’un pénultième rot digital.
Quelle serait ma réaction si on me demandait, prenons un exemple improbable mais pas tant que ça, d’assumer la posture, osons, d’une viande halal ayant soudain droit à la parole (moyennant quelques connaissances religieuses) dans les colonnes d’un journal ? Ce serait tentant. Un défi, en quelque sorte. Je pourrais hésiter, tâter le terrain. Je pourrais également m’abstenir, jouer la carte Bartleby, sachant combien cette carte est sagesse et folie et prudence et rébellion.
Je pourrais dire aussi : « I would prefer not to ». Ce qui chez Herman Melville, auteur de la nouvelle intitulée Bartleby, a un sens très précis, indépendamment de l’élégance de la formulation possible dans sa traduction, et qui est, excusez l'aspect chiche de la trouvaille : Pas envie.
Oui, pas envie. Pas vraiment envie. Parce que ailleurs. Pas là. Pas maintenant. Pas comme ça. Pas quand vous le décidez. Pas ceci et pas cela. Pas moi. Pas à pas, mais sûrement dans vos pas. Pas possible. Pas d'accord. Pas moi, ni vous, ni eux. Patience. Passion.

Eugene Robinson is now in Paris

L'écrivain américain Eugene Robinson est en France à l'occasion de la sortie de son livre Paternostra (éditions Inculte) et du film de Marie Xxme sur le groupe Oxbow, The Luxury of Empire. On pourra entre autres le rencontrer à la librairie Atout-Livre jeudi 12 avril à 19h30 pour une soirée exceptionnelle avec le groupe One Lick Less (Basile Ferriot, Julien Bancilhon), son traducteur Nicolas Gambetta Beach Richard, et un bon nombre de membres du collectif Inculte.

Paternostra est le roman d’une semaine furieuse, une saga criminelle dans le Brooklyn des années 1970. Une affaire de diamants, un casse qui tourne mal. Jake Paternostra s’en sort comme on s’en sort quand le monde ressemble à une sorte d’anti-Éden définitif où la violence mène la danse. Sur son chemin, une bonne tribu de déjantés, de magouilleurs en tout genre, d’escrocs, de voleurs, de gangsters et de prostituées : autant de balles à tirer, autant de minutes de vie à gagner. Un New York dantesque et sans rémission où se seraient donnés rendez-vous les mânes de Charles Bukowski et Quentin Tarantino.

Côté presse, on vous invite à lire l'article signée Raphaëlle Leyris, dans Le Monde, ainsi que celui d'Olivier Lamm sur le site drone. Pour découvrir le groupe d'Eugene, Oxbow, on peut allumer l'écran ici ou .


 Le mieux est de commencer jeudi 12, à 19h30, à la librairie Atout-Livre : 203 bis avenue Daumesnil - 7502 Paris. Métro Daumesnil. (Lecture, causerie, show-case et autres réjouissances y sont prévues.)



Mais la tournée française d'Eugene Robinson ne fait que commencer. On pourra le retrouver aux lieux et dates qui suivent:

    12/04 - 19h30, donc : Librairie Atout Livre, Paris (avec le groupe One Lick Less)
    14/04 - 19h20 : Festival Sonic Protest, Paris (avec Philippe Tiphaine) : Centre Barbara Goutte d'Or, 1 rue de Fleury - 75018 Paris - Métro Barbès : http://www.sonicprotest.com/2012/
    17/04 : El Camino, Caen.
    18/04 : Bursschowbeurg, Bruxelles.
    19/04 : Atom Session, Lille.
    20/04 : La Barakason, Nantes.
    21/04 : Commune Image, St Ouen.
    22/04 : Le Grillen, Colmar.
    23/04 : Simultania, Strasbourg.
    24/04 : Les Passagers du Zinc, Besançon.
    25/04 : OUI, Grenoble.
    26/04 : Buffet Froid, Lyon.
    27/04 : The Black Sheep, Montpellier.
    28/04 : Wunderbar, Bordeaux.
    30/04 : Cinéma Le Studio, Le Havre.

(L'affiche pour la date à Bordeaux est du grand Winshluss.)


lundi 9 avril 2012

Face aux urnes


"Que peut-il ? Tout. Qu’a-t-il fait ? Rien. […] Il a ajouté plusieurs crimes nouveaux à son premier crime, et en cela il a été logique. Ces crimes exceptés, il n’a rien produit. Omnipotence complète, initiative nulle. Il a pris la France et n’en sait rien faire. En vérité, on est tenté de plaindre cet eunuque se débattant avec la toute-puissance. Certes, ce dictateur s’agite, rendons-lui cette justice ; il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il se remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c’est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide. […] Ce qu’il attaque, ce qu’il poursuit, ce qu’ils poursuivent tous avec lui, ce sur quoi ils s’acharnent, ce qu’ils veulent écraser, brûler, supprimer, détruire, anéantir, est-ce ce pauvre homme obscur qu’on appelle [enseignant] ? est-ce ce carré de papier qu’on appelle un journal ? est-ce ce fascicule de feuillets qu’on appelle un livre ? […] non, c’est toi, pensée […]."
 Victor Hugo, Napoléon le petit

vendredi 6 avril 2012

Rohe, ou trente-six mille raisons de se réveiller le matin

Le Matricule des Anges consacre son dernier numéro à Oliver Rohe, et ça tombe bien, ça tombe même très bien. En cinq livres, cet auteur, membre fondateur du collectif Inculte et spécialiste international du formaticus burgerus, a su imposer une œuvre qui est comme la rencontre sur une ville en ruines d'un fusil d'assaut et d'un piège à taupes. Sur quoi est réellement donné l'assaut, et la taupe dont il est question est-elle vraiment une taupe, telles sont quelques-unes des questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre le mercredi 11 avril à la librairie le Genre Urbain, à partir de 20h heure locale, en compagnie d'Oliver Rohe et sous la houlette attentive de Sophie Quetteville, à l'occasion de la parution de son dernier livre, Ma dernière création est un piège à taupes.
On y évoquera l'imposture spectrale de Thomas Bernhard, le drame incestueux de l'individuation, la fâcheuse pérennité du souvenir, les avantages irremplaçables du déni de singularité, on lira, on commentera, vous poserez des questions, il donnera autre chose que des réponses, on abordera également la singularité de l'amitié et la puissance du rire, on évoquera un ouvrage inédit et mystérieux de Rohe sur Bob Dylan intitulé Je ne suis pas las, on fera un tour au sein d'une ville pas si lointaine mais quand même assez dévastée que d'aucuns appellent Bilan et, quand tout aura été dit et dédit, on boira un verre ou plus à la santé des petits peuples qui nous hantent.
Ça se passera, on le répète, à la Librairie Le Genre Urbain, 30 rue de Belleville, dans le XXème arrondissement de Paris.

jeudi 5 avril 2012

Musso est Musso est musso


On était un peu inquiet, il faut bien l'avouer. Un nouveau roman de Guillaume Musso ? Diantre. Des rumeurs l'annonçaient fin mars, et on ne voyait rien venir sur les tables des libraires. Sur la page Facebook de l'auteur, les infos se faisaient rares ces derniers temps. Le pire était à craindre. Panne d'inspiration? Manque de papier? Les plus folles hypothèses couraient, telles des autruches poursuivies par une jeep remplie de pom-pom girls en rut. Et puis. Il. A. Pris. La. Parole. Et a donné enfin de ses nouvelles, des nouvelles de lui et de son livre et de ses personnages. Tout va bien, on vous rassure. Le livre sort là, aujourd'hui. C'est Guillaume qui le dit:

Bonjour,
D'abord, merci pour vos messages toujours très sympathiques.
1) Je n'ai pas beaucoup donné de nouvelles ces derniers temps: j'étais plongé dans le monde de mon prochain roman avec mes personnages que je vous présenterai bientôt en détail: Sebastian, Nikki, Constance, Camille et Jeremy... perdus entre Brooklyn, Paris, Rio, l'Amazonie...
2) Je ne serai malheureusement pas présent cette année au Salon du livre de Paris.
3) Mais le nouveau roman arrive très très bientôt. Pas le 29 mars comme l'indiquent les sites en ligne, mais en tout cas avant l'été si tout va bien.
4) Contrairement à ce qui avait été annoncé, le roman ne s'appellera pas "Papa, maman..."
5) Dès que possible, vous serez les premiers à connaître le titre, la couverture, l'histoire...
À très bientôt, donc.
GM

On va donc pouvoir enfin lire 7 ans après (c'est le titre). C'est un "thriller implacable brillamment construit", l'histoire d'un "couple inoubliable pris dans un engrenage infernal". D'après le critique littéraire Jérôme Vermelin, qui écrit dans le cahier livres de Métro, il s'agit d'une "réunion de famille en forme de thriller, aussi haletante qu’originale". Le livre est même déjà numéro un dans le classement des meilleures ventes en termes de chiffres des livres écrits et en vente sur le site de ventes en ligne sur internet Amazon.fr, alors qu'il ne sort qu'aujourd'hui, 5 avril, ce qui force l'admiration. Mais ne parlons pas chiffres. Parlons plutôt intrigue. La voici, l'intrigue, en espérant qu'on n'en dira ni pas trop ni pas peu assez:

Artiste bohème au tempérament de feu Nikki fait irruption dans la vie sage et bien rangée de Sebastian tout les oppose mais ils s’aiment passionnément bientôt ils se marient et donnent naissance à des jumeaux Camille et Jeremy pourtant le mariage tourne court reproches tromperies mépris la haine remplace peu à peu l’amour au terme d’un divorce orageux chacun obtient la garde d’un des enfants Sebastian éduque sa fille avec une grande rigueur alors que Nikki pardonne facilement à son fils ses écarts de conduite les années passent chacun a refait sa vie très loin de l’autre jusqu’au jour où Jeremy disparaît mystérieusement fugue Kidnapping pour sauver ce qu’elle a de plus cher Nikki n’a d’autre choix que de se tourner vers son ex-mari qu’elle n’a pas revu depuis sept ans contraints d’unir leurs forces Nikki et Sebastian s’engagent alors dans une course-poursuite retrouvant une intimité qu’ils croyaient perdue à jamais.

Parlons maintenant écriture, style, farine perso. Ou plutôt, laissons l'auteur nous dévoiler son rapport à l'écriture:

Concernant l’écriture proprement dite, le genre qui est le mien m’impose de mettre en place une ossature solide et d’être vigilant à la cohérence de l’intrigue, mais je me lance désormais beaucoup plus rapidement dans la rédaction. Je me laisse guider par le déroulement de l’histoire et je me fais davantage confiance pour trouver des solutions en cas de blocage. Beaucoup de rebondissements s’imposent dorénavant pendant la rédaction du roman.

"Des solutions en cas de blocage" ? Même Darty ne peut en dire autant. Voilà. Nous nous sommes efforcés d'être objectif et bienveillant, pour une fois. D'éviter toute ironie, toute remarque déplacée. De rendre compte, non de railler. Mais j'ai comme l'impression qu'au final le résultat est le même: nous voilà une fois de plus désopilés.

mercredi 4 avril 2012

Help !

"Le fils de Paul McCartney envisage de former un groupe avec les enfants de John Lennon, George Harrison et Ringo Starr." — Eh bien voilà une nouvelle qui fait chaud au cœur. Tant qu'à faire, hein, pourquoi pas une Troisième Guerre mondiale avec, aux commandes Wolfgang Hitler, Dimitri Staline, Kevin Roosevelt et Gianni Mussolini ? Bon, cette info prouve au moins une chose, c'est que James, Sean, Dhani et Zak n'ont pas lu l'ouvrage de Peter Doggett, paru récemment en France aux éditions Sonatine sous le titre Come together… Les Beatles (1970-2012) (traduction Laura Derajinski)
S'ils l'avaient lu, ils sauraient que le mythe fut vite mité, que la débandade avait commencé avant que les rats montent sur le navire et que la pomme, une fois croquée, avait répandu un jus acide, riche en pépins de tout genre. Le livre de Doggett est bien sûr pénible à lire, tant il donne des Fab Four une image peu glorieuse, se penchant avec minutie sur toutes les arguties, dépiautant le cadavre encore chaud d'Apple, les histoires de fric, de pouvoir, de femmes, etc. Mais qui a dit que le génie était un chèque en blanc? Les Beatles ont découvert à leur insu qu'ils n'étaient pas seulement un groupe, mais une machine, or cette machine ne produisait pas que des chansons, elle générait des bénéfices. A l'heure de se déchirer, ils ont dû composer avec toute une galaxie d'intermédiaires qui, eux, depuis le début, guettaient le moment où l'œuf d'or allait éclater. 
On souhaite donc bonne chance aux quatre rejetons des Beatles, et on leur conseille même de prendre comme logo pour cette belle aventure… un trognon.

mardi 3 avril 2012

La 4ème dimension (de la couverture)

Vous savez, je suppose, ce que dans l'édition on appelle le 4ème de couverture. Sinon, c'est simple: prenez un livre, retournez-le comme une grillade, et voilà, la face cachée est là. Elle comporte en général quelques informations, dont la plus importante est un texte, censé dire au futur lecteur de quoi retourne (nouvelle grillade!) le livre qu'il a entre les mains. Il s'agit donc de présenter en quelques lignes un objet qui, si on vivait dans un monde idéal où la littérature a un sens, ne saurait se résumer. Certains éditeurs ont opté pour une toute petite phrase – P.O.L., Allia… –, c'est une "accroche", on ne sait pas trop ce qu'on peut y accrocher, mais c'en est une, et bien souvent c'est une phrase extraite du livre (genre "Repose tout de suite cette femme, gargouilla-t-il"). On a donc à faire à un échantillon, une sorte de prélèvement, comme si la partie pouvait donner une idée du goût du tout, la carotte de calcaire une vue de la montagne – vous me suivez? Par exemple, pour mon prochain livre, je pourrais proposer le texte suivant: "Va donc chez Favallet chercher une balle de farine, sans quoi on va manquer pour la troisième fournée." Hum. Un peu risqué, peut-être. Pagnol, tout ça… bref. Passons.
Comme on le devine, il ne faut pas rater son coup. C'est un art, en fait. Parce qu'il faut à la fois donner une idée de l'histoire (ou faire croire qu'il y en a une…) et vanter sa singularité, voire sa qualité (sans tomber dans la promo éhontée, ou la publicité mensongère, comme le prouve assez la photo de femme en body – la mutine Cindy… – qui orne ce post). Il existe bien sûr des modèles, des patrons, et bien souvent rien ne ressemble plus à un quatrième de couverture qu'un autre quatrième de couverture. Ça peut donner ça:

Dans ce nouveau roman à la fois tentaculaire et ignifugé, Nestor Farbigoute met en scène des personnages passablement épilés qu'une même passion pour la sciure emporte dans le fleuve obscur de la déchéance oculaire. Un livre tellurique et postiche. 

Mais le plus souvent ça donne ça:

Dans ce nouveau roman à la fois tendre et passionné, Alex Fistwood met en scène des personnages hauts en couleurs qu'une même passion pour la tendresse précipite dans une série d'aventures passionnantes pleines de tendres rebondissements. Un livre tendre et passionnel.

On l'aura compris,  le genre du 4ème de couverture est casse-gueule et mériterait à lui seul un ouvrage de référence, qui serait sans doute un grand ouvrage comique, tendre et passionné. L'autre jour, en chinant dans une brocante de mon quartier, entre deux soupières mégalithiques ornées de chaton jouant au frisbee et un fauteuil Louis XV en rotin, j'ai eu la chance de tomber sur un polar signé Holly Roth, et intitulé La femme et sa proie, un truc paru chez Arthème Fayard en 1963, dans la collection "L'Aventure criminelle", traduit de l'américain par Michel le Houbie. Le titre original est Trial by desire et au dos du livre il y a une photo toute rouge de Pierre Nord, qui n'est pas l'auteur – ah ah – mais l'un des deux directeurs de la collection (l'autre c'est Françoise, Françoise Nord, sans doute sa femme?). La photo du directeur de collection en 4ème de couverture ! Voilà qui fait doucement rêver. Il faudra que j'en parle au Cherche-Midi… Qui plus est, ladite photo est rouge, et l'on y voit Pierre Nord fumer la pipe, chemise entrouverte sur un foulard. Chemise rouge, foulard rouge, ça en jette, même si ça fait un peu radioactif. Bref, la chose se présentait plutôt bien. Mais le meilleur, ô mes chéris, était à venir. Voici donc le texte de quatrième, qui est, je crois, un chef-d'œuvre d'inanité sonore pour bibelot inanimé. Il a dû être écrit par un enfant ayant de graves problèmes scolaires et peu de temps devant lui (ou par un oursin plein de velléités littéraires, oublié sur un radiateur dans le Périgord…). Vous verrez, il se savoure comme un bonbon à la strychnine, et mérite d'être lu et relu attentivement. C'est un peu comme une gravure d'Escher, sauf que là, plus vous le fixez, moins vous découvrez autre chose. Il n'en est pas moins savoureux:

Ce ne pourrait être qu'un très brillant roman policier-problème, mais Holly Roth a dépassé cet objectif et fait une œuvre originale, insolite, d'une cruauté intime extraordinaire – nous vous en prévenons – frémissante de vie et de passion.

Voilà. Avec ça en tête, vous devriez tous passer une excellente journée, tendre et passionnée, frémissante de vie et de passion, bref, un mardi au soleil.



lundi 2 avril 2012

Novarina: une langue pour quoi faire l'idiot

C'est un petit livre signé Valère Novarina et intitulé Une langue inconnue, publié par les éditions Zoé, et qui rassemble trois textes de l'auteur précédemment parus dans d'autres volumes aux éditions P.O.L. et Héros Limite. Novarina y parle de son rapport au hongrois, sa première langue fantôme, ombre langue s'étendant sur le français, suivie bientôt d'autres "sœurs" spectrales, le latin, le patois savoyard (plus précisément le patois chablaisien, "franco-provençal dans sa variété lacustre"), l'italien, aussi.
On éprouve, en lisant Novarina, le même sentiment qu'en lisant Guyotat dans ses textes les plus récents. Celui de lire autant que d'entendre le lien vivant unissant un écrivain à sa matière première, ce récit souvent généalogique d'une préhension quasi tactile de la langue, ou plutôt des entre-langue. Le début d'une aventure, ou comment le corps, par la bouche et l'oreille, ingère musique et structure, invente des articulations, déjà compose. C'est peu dire qu'une telle expérience est précieuse en regard de l'événement qu'est toute traduction. Pour Novarina, il convient, lors de la translation, de "savoir laisser chaque langue à sa solitude: ne pas se presser de trouver les portes et les portes-fenêtres communicatrices. Aucune langue ne communique."

Et de préciser alors le point suivant, capital:

Dans le transport de la traduction, ne jamais penser voyage à niveau, mouvement latéral d'équivalence, translation – mais toujours pérégrination en profondeur et descente en volume dans le puits de la mémoire et de la respiration: dans le trou de mémoire et de respiration. (p.16)

Mais aussi:

La traduction respire: va profond, opère à la verticale, descend et monte des profondeurs; elle sonde ensemble, va en parallèle au fond du langage, dans les deux langues. (p.17)

Et Novarina d'avancer l'idée, le projet, l'excellence indispensable d'une "traduction respiratoire, idiote". Traduire en idiot? Voilà un conseil qu'on pourrait donner à ceux et celles qui désirent se lancer dans cette profession. Oui, traduisez en Benjy Compson, ou en prince Mychkine (puisque paraît-il "la beauté sauvera le monde". Traduisez aussi en Bouvard, en Pécuchet. Puisqu'il vous faudra apprendre ou réapprendre à bégayer, laissez la salive faire son travail dans votre bouche, ne cherchez pas le mot juste, mais juste le mot, ne le cherchez pas, le mot, le mot juste, il vient, il monte, de l'intérieur de la langue ou plutôt de la troisième langue, celle qui titube entre les deux, et non de la panse du dictionnaire. Ce n'est qu'ainsi, peut-être, qu'on pourra espérer parvenir, à force d'idioties, au "point pascal", afin de "tomber juste" (p.19, toujours Novarina).
Novarina qui conclut son texte par cet appel qu'il faudrait, impérativement, entendre, savoir entendre, et partager:

Communicants, ne croyez pas que le langage communique: il danse! C'est dans la langue à un que le le langage se souvient de tout. Dans son idiotie et par mystérieuse équation. Nous avons tous urgemment besoin de pratiquer à nouveau par l'ouverture et la variation et le jeu et le changement de registres, l'offrande du langage, le don de la pensée, la prière de la respiration. (p.40)
Nous ajouterons: Communicants, communiquez ! Communiquez encore et toujours plus! Vautrez-vous dans votre langue commune, si commune. Déjà des écrivains vous imitent, las de ne pas savoir respirer. Formez ensemble des bataillons, et allez voir ailleurs si vous y êtes, vous y serez, très vite, dans cet ailleurs qui est nulle part, qui est votre fonds et votre commerce. Mais sachez que les idiots ne vous saluent pas. Les idiots préfèrent apprendre à respirer – loin du coûteux gesticulé qui vous meut.
(Et les communicants de se regarder entre eux, interloqués, et de se demander quelle peut bien être cette inepte contrée qu'ils habitent et que les idiots désignent sous le nom de Kouteugestikulékivoumeu…)