mardi 17 octobre 2017

Jérusalem à La Rochelle

(Salam en mode tabula rasa)
La tournée Jérusalem continue! Après Paris, Liège, Singapour, Macao et Pergouillons-les-Fossés, nous ferons cette fois-ci une escale de choix à La Rochelle, dans la toute récente librairie Les Rebelles Ordinaires. Ça sera le vendredi 20 octobre, au 9 bis rue des Trois Fuseaux, à partir de 20h (vous pouvez donc prendre l'apéro tranquille avant, en plus c'est à côté du marché, il fera plus de vingt degrés, les tables seront dehors).

(Le bruit court qu'il y aura même ce soir-là dans la librairie mais incognito un récipiendaire récent du prix Goncourt, mais si on peut éviter l'émeute, c'est mieux (je précise qu'il ne s'agit ni de Maurice Druon ni de Jean Cau, donc n'ayez pas peur de venir).)

On parlera donc une fois de plus du roman Jérusalem d'Alan Moore (éditions Inculte), qui connaît actuellement un beau succès en librairie, et si ça peut continuer encore un peu, ça serait parfait, merci, la fin du mois approche. Vous pourrez vous procurer l'édition de luxe toute noire et chère mais rare. En cadeau de bienvenue aux nouveaux lecteurs, un petit conseil de Mark Twain:
"Mettez tous vos œufs dans le même panier et surveillez le panier."

lundi 16 octobre 2017

La phrase (qui tue) du jour

Julien Denormandie, secrétaire d'Etat auprès du ministre de la Cohésion des Territoires, 37 ans et toutes ses dents, s'est exprimé sur France Inter, dans la foulée de l'intervention télévisée de Macron:
"Il faut accroître les contrôles sur ceux qui touchent le chômage."
Il est clair que c'est une priorité. Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de travail pour tout le monde qu'il faut que ceux qui galèrent en profitent pour se tourner les pouces. Supprimons-leur le chômage s'ils se montrent chichiteux. Ça les motivera. Et puis, bon, on ne va quand même  pas contrôler ceux qui touchent des parachutes dorés ou cumulent les points retraite, hein. En tout cas, la langue évolue. On ne dit plus "les chômeurs", mais "ceux qui touchent le chômage", histoire de souligner le côté "juteux" du sans-emploi. Une idée pour Julien Denormandie. Ne pas dire "les pauvres", mais "ceux qui touchent le fond". 

samedi 14 octobre 2017

vendredi 13 octobre 2017

A propos de Weinstein et du "droit de cuissage"

L’affaire Weinstein, comme d’ailleurs avant elle les affaires DSK, Baupin, etc., pourrait être l’occasion de se pencher sur la fameuse notion de « droit de cuissage ». Ce droit a été qualifié de « mythique » par certains historiens, dans la mesure où il ne serait pas étayé juridiquement ni historiquement (cf. les travaux d’Alain Bourreau), mais comme le dit très justement Geneviève Fraisse, directrice de recherche au CNRS :
« Que le droit légal de profiter de la femme d'un autre la nuit de ses noces n'ait jamais existé, n'invalide pas pour autant le droit du seigneur (impunité et légitimité) à profiter d'une femme de condition inférieure. »
Ainsi, le droit du plus fort s’inscrirait plutôt dans une vacance juridique, puisqu’il n’existe pas de loi écrite (en France ou aux Etats-Unis, pour s’en tenir aux cas évoqués plus haut) autorisant l’abus sexuel, par exemple dans le cadre d’un rapport hiérarchique direct, à connotation professionnelle, etc. Bien sûr, il existe des lois prohibant et punissant les auteurs de viol et de harcèlement sexuel, mais dans la mesure même où la victime voit son témoignage soit empêché, soit moqué, soit préjudiciable à sa propre personne et à ses intérêts, on comprend bien que le « droit de cuissage » l’emporte haut la main, si je puis dire, sur la reconnaissance des droits de la victime. En gros, si le « cuissage » n’est pas stricto sensu un droit reconnu par la loi, il bénéficie des mêmes prérogatives et avantages qu’un droit puisqu’il peut s’exercer longtemps et diversement sans que l’abuseur ne soit inquiété – le fait même qu’il échappe neuf fois sur dix aux sanctions fait même de lui un « droit » encore plus puissant, un droit incontestable parce qu’incontesté.

Tant qu’il y a tolérance (=silence), le crime sait qu’il peut perdurer sans passer pour un crime. Et le criminel se considérer comme relativement innocent. Dénoncer ce « droit de cuissage » doit non seulement consister à désigner bien sûr les individus qui s’en rendent coupables, mais également à éclairer le plus possible le système social qui produit et garantit cette tolérance. La relative impunité est le fruit d’une évaluation raisonnée du ratio entre complicités tacites et risques de dénonciation (ou plutôt : le risque que d’éventuelles dénonciations présentent un risque réel), et pas seulement le symptôme d'une confiance aveugle en la soi-disant supériorité virile. La relative impunité profite (et entretient) non seulement de la version « folklorique » de la domination masculine (l’abus ancillaire est un cliché, ergo il est traité à la légère) mais recourt qui plus est à une ruse assez usée bien que toujours efficace : « justifier » les « écarts de conduite » par « l’échauffement des passions » (façon perverse de détourner l’attention sur la « provocation latente » de la victime, stigmatisée d’autant plus si le contexte est celui de l’entertainment), bref, arguer d’une commode chimie hormonale afin d’oblitérer le rapport de force homme/femme, et tout ce qui assoit la domination masculine.

Pour finir, disons que le « droit de cuissage » dans sa version contemporaine a franchi une nouvelle étape : il s’agit moins de profiter de femmes « de condition inférieure » que de signifier aux femmes abusées que leur condition, quoi qu’on leur dise, quoi qu’elles en pensent, est « inférieure ». En outre, ultime paradoxe, le « nouveau seigneur » tente de convaincre sa victime que l’acceptation de sa condition inférieure (= la soumission sexuelle assortie à cette reconnaissance) sera gage d’avantages (donc lui permettra d’échapper à sa condition dite inférieure…). Ainsi, l’abuseur n’est plus contraint à la seule sphère des "inférieures" : il lui suffit de créer l'infériorité, qui plus est en promettant son contraire. Si tu te soumets, tu deviendras puissante… ou du moins tu ne verras pas ton pouvoir anéanti… On pourrait dire qu’ici la domination masculine renverse le principe de l’énoncé performatif (quand dire, c’est faire). Ici, faire c’est dire. J’abuse, donc je suis (supérieur).

Il revient à la parole et à l'action des femmes de détruire cette rhétorique perverse, ainsi que les conditions de sa production et de sa culture. Pour conclure, laissons la parole à l’écrivaine féministe Rebecca West :
"Je n’ai jamais été capable de définir précisément ce que voulait dire le féminisme : je sais seulement qu’on me désigne comme féministe chaque fois que j’exprime des sentiments qui me différencie d’un paillasson." 

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Cherchez l'erreur

Macron:
Il faut "défendre la juste rémunération de l'ensemble des auteurs". "La défense des droits d'auteurs n'est pas un sujet ringard."


Geoffroy Pelletier, directeur de la Société des Gens de Lettres :
Le projet de loi de finances de la sécu a prévu de compenser la hausse de la CSG en diminuant les cotisations d'assurances maladie et chômage. Résultat, les auteurs "vont subir la hausse de la CSG sans compensation et verront donc leur pouvoir d'achat baisser d'environ 1% a minima tandis que celui des salariés augmentera de 1,45%. Les auteurs et artistes seront donc la seule population d'actifs perdants. "


Et maintenant, ça se passe comment? Les auteurs descendent dans la rue, ou bien c'est "ringard", ça aussi?

Grandeur des microbes ( et de Renard)


Je vous signale la réédition aux éditions de L'Arbre Vengeur du formidable roman de Maurice Renard, Un homme chez les microbes. A la demande policé de l'éditeur, David Vincent, je me suis fendu sans hache ni scrupule d'une petite préface pour ce roman que j'avais lu avec délectation au vingtième siècle, et qui, est-il besoin de le rappeler, n'est pas un traité médical ronflant sur la dangerosité supposée des micro-organismes dans l'air ambiant mais une surprenante et décapante histoire fantastique. L'argument de départ est en soi assez cocasse: un jeune savant (royaliste) se voit refuser la main de sa fiancée par les parents (républicains) de cette dernière car on le trouve… trop grand ! Il va donc tenter de réduire sa taille, mais connaitra dans cette entreprise un succès qui le dépasse: il va en effet diminuer, diminuer, jusqu'à se retrouver de la taille d'un microbe. (On vous déconseille de tenter l'expérience chez vous.) La leçon de choses va vite devenir une odyssée de l'esprit…

Maurice Renard ne se contente pas, vingt-huit ans avant L'homme qui rétrécit de Richard Matheson, de trousser d'une fable voltairienne à géométrie humaniste ou un petite parabole politique, il embarque le lecteur dans un véritable délire narratif, s'autorisant l'humour potache le plus débridé comme les incursions abstraites les plus surprenantes. Mise en abîme musicale, dialogues hilarants, descriptions oniriques… Il y a du Satie chez Renard. 

Je vois que vous avez presque digéré la lecture de Jérusalem d'Alan Moore (éd. Inculte) et déjà dévoré Atelier Albertine d'Anne Carson (Seuil/Fiction & Cie). Offrez-vous donc une petite détente foldingue avec ce trépidant roman microboratif. Bon, je vous laisse en compagnie du début de ma préface…



jeudi 12 octobre 2017

Des bijoux indiscrets aux jouets intimes, avec Fleur Breteau

La tentation est grande de tendre la main vers le titre de Fleur Breteau, et de s’emparer de la sobre virgule (fournie sans les piles) qui protège l’amour de ses accessoires – puisque son livre s’intitule très précisément L’amour, accessoires et qu’il relate son expérience dans une boutique qui vend des (soyons concis) ustensiles érotiques. Une fois muni de cette virgule ma foi assez joliment galbée, et certainement fonctionnelle avec un peu d’imagination, il serait, là encore, tentant d’en faire un usage un peu instinctif et très possiblement agréable. Mais avant de faire vibrer cet adjuvant encore mystérieux et de l’appliquer sur la zone requise de notre imagination, évitons d’emblée un écueil qui n’aboutirait qu’à un surplus d’écume. Il n’est pas dit qu’il faille déambuler dans L’amour, accessoires comme ces clients qui s’aventurent dans la boutique où a travaillé l’auteure. Certes, Fleur Breteau joue le jeu, et se livre à une petite typologie, alerte et touchante, drôle et distancée, des intrigué.e.s qui viennent tâter du sex-toy entre ses murs, et son livre ne se garde nullement de l’effet catalogue, enchaînant les micro-récits circonstanciels à un rythme assez soutenu. Mais ce serait négliger les nombreuses antichambres que recèle L’amour, accessoires, et qui en font bien autre chose qu’une enquête au pays des canards coquins.

Remettons donc les pendules d’Eros à l’heure contemporaine. D’une certaine façon, on pourrait dire que le sextoy est la queue (pardon !) de la comète (pas de quoi…) de la libération sexuelle, et qu’il célèbre les noces du consumérisme et du jouir-sans-entraves, tout en (apparemment ?) signant l’acte de décès du sex-shop à la papa. On sait qu’historiquement c’est à l’ancienne pilote allemande Beate Uhse qu’on doit le passage à l’ère moderne du sextoy, avec in fine la transformation du vilain vibro vendu par catalogue en beau canard trônant sur une étagère.

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Finie l’officine un peu moite, hybride honteux entre la lumpen-librairie et le gluant pipe-chaud. Bienvenue dans l'aire du sexe climatisé ! Le plug anal a désormais droit de cité (et d’intromission) à condition bien sûr de ne pas contenir de phtalates (une saloperie qu’apprécie peut-être le PVC mais nettement moins le clito).

On apprend donc pas mal de choses dans L’amour, accessoires, mais comme je le disais, en manipulant distraitement la virgule du titre, son intelligence repose ailleurs, et frappe-toi le cœur car c’est là que dort le génie de la mémoire. Deux digressions – qui bien sûr n’en sont pas, comme toutes les digressions dignes de ce nom – permettent de mieux apprécier le métier/rôle social dans lequel s’est glissée Fleur Breteau. Il y a tout d’abord le récit de cette agression subie un soir de Saint-Valentin, quand un homme la suit, la harcèle, la malmène, et qu’elle parvient in extremis à lui échapper – ainsi naît la violence qu’elle retourne tout :
« Et s’il faut mourir, se noyer ? En quelques secondes, la mort se matérialise en moi pour la première fois de mon existence, elle se matérialise comme un bienfait, un sas de secours, une destination de vacances déraisonnable. »
(En lisant ces mots, j’ai pensé aux récents propos de Finkielkraut sur les féministes, ces « mauvaises joueuses », et je me disais que cet académinable qui se plaint encore d’un crachat reçu pendant Nuit debout n’a vraiment pas idée de ce que c’est de se faire serrer contre une porte vitrée mais passons, à force de siroter sa bile il finira bien par s’hoqueter lui-même.)

Comme le dit Breteau un peu plus loin, « l’envie de mourir ne rend pas plus fort ». Cet « incident » (qui n’en est pas un, comme elle le rappelle à propos, mais une des innombrables variantes du viol caractérisé) peut aider le lecteur à circuler autrement entre les rayons érogènes où vibre l’abeille d’on ne sait plus en vérité quelle concupiscence. Parmi les accessoires de l’amour, on doit certainement pouvoir ajouter le consentement, le discernement, le respect. Si l’amour n’est pas un objet (quoique…), les objets de l’amour, eux, ne sont pas dispensés d’humanité. On n’achète pas un gode bilobé sans y réfléchir à deux fois. Question de bon sens, et non de sens unique.

Autre récit parallèle qui insuffle une dimension nouvelle à l’intrigante virgule : la découverte par l’auteur d’un petit secret familial, que finit par entrouvrir un jour la grand-mère. L’arrière-grand-tante de Fleur Breteau, une certaine Marthe, fut un temps la patronne du Sphinx, « club et maison de première grandeur, dont Matoune sera la créatrice, la daronne et la marquise ». Bref, un bordel. Une maison close ouverte à pas mal de vents, sauf qu’en 40, hop, les Allemands, ça ne rigole plus, et Marthe se replie dans le sud. Cette histoire lointaine, un peu honteuse, mais non sans gloriole, vient résonner avec le job de l’auteure, qui en semble non une continuation mais une étrange émanation —
« Et j’aperçois un gène, un gène malin et vivace qui s’échappe du génome de cette arrière-grand-tante pour s’infiltrer au mien, il se glisse incognito dans mon grand ruban d’ADN, entre deux autres gènes assoupis qui ne remarquent rien ; il se dandine et reste là, au chaud. »
Bien sûr, ce tour de passe-passe génétique cache quelque chose. Car le monde du sex-toy met en relief, lui aussi, le rôle ancillaire dans lequel est confinée la femme – et Breteau de glisser opportunément un petit rêve mythologique, où sont convoquées les femmes fortes (Grisélidis Réal, Simone de Beauvoir, Louise Michel, Jane Goodall), sans oublier l’indispensable Tirésias…

Pendant ce temps-là, les hommes attroupés tremblent, entre deux viols, devant le mystère du point G. Après s’être tapé quelques Sabines, ils veulent se détendre au Salon Vénus. Face à la nouvelle religion de l’orgasme, Fleur Breteau cherche à remettre la sensualité à sa place – il lui arrive de conseiller plutôt des vacances qu’un dildo – et ose même un sésame : la gratuité. Oui, des idées gratuites, pas forcément des boules de geisha. Afin de survivre aux cinquante nuances d’aigri qui étouffent le sexe à piles. Et d’affronter enfin la fatale question : « Sommes-nous trop occupés pour désirer ? » Le désir ? Oui, il est temps de l’attraper par la queue, car, ne l’oublions pas, c’est « la seule arme de joie massive ». 

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Fleur Breteau, L’amour, accessoires, éd. Verticales



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